Cette rencontre fut pour moi le plus heureux des présages et les battements de mon cœur comptaient, sur le rythme ardent des fiévreux, toutes les minutes qui me séparaient de celle où j’arriverais à la zaouïa.

Jamais aube plus radieuse ne couronna nuit plus agitée. L’ombre de la pauvre Errante ne cessa de la hanter, et l’espoir, ou mieux la profonde intuition que j’avais de tenir, enfin, dans quelques jours, peut-être même dans quelques heures, le précieux manuscrit, m’empêchèrent de clore les yeux.


Il était matin, très matin, quand Belkacem et moi nous quittâmes El-Oued sur nos mules, le second jour du mois de mai. L’ombre bleutée des nuits sahariennes enveloppait encore les mille petites coupoles grises des maisonnettes souafa, et les blanches koubbas des mosquées. Les minarets étaient silencieux, et sur la muraille croulante des cours pas un coq n’avait chanté. Pourtant, sur la route du Sud que nous prîmes, dans les jardins profonds qui dévalaient et se creusaient en cuvette autour de nous, on entendait des bruits de pas, des frémissements de palmes et le grincement des troncs de palmier servant d’armature aux puits, et le son mat des outres de cuir tombant à la surface de l’eau. C’étaient les rudes fellahin d’El-Oued, qui déjà arrosaient leurs palmeraies.

Sur nos têtes, dans l’azur laiteux du ciel, l’Etoile du Berger palpitait encore et la lune agonisait. Ses derniers rayons, d’une pâleur fantomale, traînaient sur les hautes dunes qui moutonnaient à l’infini, sous nos pieds. Et à mesure que nous avancions, ce manteau disparaissait lentement pour faire place à la robe de lilas très doux que l’aurore commençait à tisser pour elles à l’Orient. Puis ce fut une éclosion plus lente encore de roses, qui muèrent les sables lointains en jardins du Paradis. A son tour, l’Occident se couvrit de cette flore merveilleuse ; des nuages jusqu’alors invisibles s’empourprèrent tout à coup, se frangeant d’or et d’argent, et sous le vent léger qui se leva, tout cet immense océan, aux lames figées, sembla frémir et refléter pourpres et ors.

Enfin, vers huit heures, le vieux refuge maraboutique d’Elelkbab nous apparut, avec son enceinte de murailles délabrées et ses koubbas déjà dorées par le soleil.

Prévenu depuis la veille par un pâtre Rebaya, auquel Belkacem avait remis un long billet explicatif de ma visite, Si El-Houssine nous attendait sur le seuil.

Son accueil dépassa, en affectueuse cordialité, tout ce que nous avions imaginé d’après la réputation du bon marabout.

Il nous sourit comme le ciel lui-même souriait à son antique zaouïa ; il se précipita vers ma mule, consolida l’étrier et me reçut dans ses bras.