Il se tut et, me voyant toujours silencieux, il comprit plus encore mes perplexités. Alors, sans doute dans l’intention de les calmer : « Quelques mois après le départ de Si Mahmoud, poursuivit-il, au bout d’un instant, Si El-Houssine, à son tour, quitta Guémar et le Souf pour s’en aller prendre la direction des khouan kadrya du Sahara tunisien, à Bou-Abdallah, dans les Nafzouas, près Kebili, où il fit bâtir une très belle zaouïa. Peut-être y a-t-il emporté les papiers, et faudra-t-il que tu arrives jusque là pour les trouver ; mais, il peut se faire aussi qu’il les ait laissés à la zaouïa des Amièches, la plus importante de l’Oued Souf et même de tout le Sahara algérien, et dont son frère, Si El-Hachmi est le cheik très vénéré. Présentement, Si El-Hachmi est en « ziara »[5] dans le M’zab et au pays d’Ouargla, mais, quand j’ai quitté le Souf, voici à peine trois semaines, Si El-Houssine arrivait pour y rester quelque temps, et tu auras la chance certaine de le trouver à la « zouïa ».
[5] Ziara, pèlerinage accompagné de quêtes que font les chefs d’un ordre musulman, au tombeau de son fondateur ou de ses illustres santons.
Je n’ajoutai pas un mot, car il me semblait qu’à la moindre de mes paroles s’envolerait la belle essaimée d’espoirs qu’avaient fait naître en moi les indications précises et le récit si intéressant et si naïf d’Ahmet-ben-Belkacem.
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Il est, dans la vie, des souvenirs dont on croit, tant ils vous apparaissent ailés et vivaces à chaque heure, que la Mort elle-même ne pourra les effacer, et qu’ils suivront, par delà la tombe, l’âme libérée de tout ce qui n’est pas eux.
Le souvenir que je garde de mon arrivée à la zaouïa des Amièches est au premier rang parmi ceux-là.
La veille, sur la piste de quelques kilomètres qui sépare Bir-Ourmès d’El-Oued, nous avions eu la bonne fortune de rencontrer le mokaddem des kadryas de Z’goum, un ksar situé près de Behima. Ce saint homme faisait route vers Touggourt, après passé par les Amièches.
Dès l’apercevoir au loin, l’excellent Belkacem qui, de plus en plus prenait conscience de mes anxiétés, avait mis sa mule au trot, et l’avait interpellé, lui demandant si le cheik Si El-Houssine était encore à la zaouïa.
De sa réponse affirmative, le brave garçon avait manifesté presque autant de joie que moi.
Le vénéré cheik des Nefzaouas, nous confirma le voyageur dès qu’il fut auprès de nous, doit rester à la zaouïa des Amièches jusqu’à l’arrivée de Si El-Hachmi. Vous me voyez tout pressé d’être à Touggourt, où j’ai affaire, pour rentrer à Z’goum, car Si El-Houssine doit venir bientôt y visiter nos « kouan ».