— La maison sans porte c’est la terre qui n’est qu’un séjour d’illusions trompeuses : la mosquée sans mirhab, c’est la Kaâba, que Dieu Très Haut la protège ! et le prédicateur sans livre, c’est le Prophète, car il n’écrivait jamais, et on écrivait, au contraire, sur un livre, ce qu’il disait.

— Le diadème de l’Islam est-il sur ma tête ou sur la tienne ?

— Il est sur ma tête, sur la tienne et sur celle de tous ses serviteurs ; car notre maître commun est Dieu l’Unique, le Puissant qui dit à une chose : « Sois ! » Et elle est.

Puis je lui remis le chapelet de notre ordre et ce fut fini. Désormais, l’Errante Isabelle pouvait, sur son maigre étalon, courir d’un bout du Sahara à l’autre, vagabonder dans le grand Erg jusqu’à Ghadamès, planter sa tente au cœur du pays touareg, elle serait partout la bienvenue ; partout elle trouverait sa part de galette, des mains fraternelles et des visages souriants, car partout, dans le Sahara, notre ordre rayonne comme le soleil au firmament ; et il n’est pas, dans les ruelles des ksour et sur les pistes désertiques, un seul mendiant, un seul aveugle qui, pour apitoyer les passants et bercer sa vie dolente, ne chante la complainte de Sidi Abd-el-Kader Djilani.

Mais, à partir de ce jour, augmenta la haine que nourrissait contre elle la confrérie rivale des Tidjanyas de Guémar, à cause de sa vive sympathie pour nous. Son initiation ne pouvait que glorifier notre ordre dans le Souf parmi les « meskines », où sa popularité allait croissant.

Il n’y eut pas de calomnies, pas d’abominations dont ils ne l’accusassent, en attendant le jour où ils essayeraient de la faire assassiner.

C’est une prostituée, disaient-ils partout.

Oui, Monsieur, ils allaient partout répétant cela. Une prostituée ! Les misérables, ou ce mot n’a aucun sens dans ma langue comme dans la vôtre ; ou il désigne celle qui se donne pour de l’argent. Or, si parfois, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, Isabelle, au cours de ses vagabondages incessants, fit l’aumône de ses bras et de ses lèvres toujours souriantes, ce fut aux plus misérables des errants qu’elle rencontrait, et pour l’unique plaisir de voir un peu de bonheur étinceler dans les prunelles de ceux à qui le Destin ne concéda d’autres épouses que la Misère et la Pauvreté. Et pour cela, rien que pour cela, à défaut de tous ses autres mérites, sa place était marquée à la droite même d’Allah, dans le ciel. Car, si partager son pain avec celui que la faim torture est chose agréable à ses yeux, si couper la moitié de son burnous pour couvrir la nudité de son semblable lui plaît aussi, que dire de celle qui se donne toute et fait la charité d’un peu d’amour à celui qui n’en eut jamais ?

Oui, Sidi, même si tous les crimes dont l’accablèrent nos ennemis, les Tidjanyas de Guémar, étaient choses vraies, et si, au jour du jugement dernier on les mettait dans un plateau de la balance en y ajoutant des crimes plus grands encore, il suffirait, pour le soulever comme un fétu, de mettre dans l’autre, un seul de ces sourires et de ces baisers…

Ainsi parla Si-El-Houssine-ben-Brahim, mokaddem des Kadryas, fièrement drapé dans son burnous de laine blanche, tel un philosophe de l’Hellade dans son peplos. Et il me sembla que jamais, de la bouche des sages antiques, ne tombèrent plus nobles paroles sur la Pitié et sur l’Amour.