Mais le rire étrange d'Abla arrête son élan et nous fait sursauter toutes deux.

Allons, il faut partir. J'arrache mes mains aux baisers de Roumana. Elle crie au revoir, au revoir. J'ai déjà quitté la cour aux lilas que l'écho plus lointain de sa voix me poursuit encore: au revoir...

Mansour, portant religieusement mon manteau et mon kodak, me reconduit jusqu'à l'auto; Derniers salamalecs et Djêroûd disparaît bientôt.

De nouveau, c'est le steppe. Au tournant de la route, nous crions au mirage: une nappe d'argent qui brille à droite, là-bas, au pied d'une colline sableuse. On dirait un lac... C'est un vrai lac d'ailleurs, et nous le regrettons, tant les illusions ajoutent de beauté aux choses.

À midi, nous atteignons Karyetein, dernier village, dernier point d'eau avant Palmyre, distante de plus de cent kilomètres. Nous sommes aussitôt harponnés par le Caïmacan et les notables qui, en redingotes (et quelles redingotes!) et en tarbouchs, malgré l'écrasante chaleur, viennent nous haranguer avec une facilité terrifiante pour des gens à jeun, comme nous. En Orient, dès qu'il passe un étranger, les notabilités du pays accourent, bellement accoutrées, pour vous raconter des boniments flatteurs et où vous êtes traités d'Excellence à toutes les phrases. Cette honnête coutume n'est certes pas négligeable pour des voyageurs français habitués à être molestés et houspillés quotidiennement chez eux... Ayant pu déjeuner entre deux discours, nous repartons une heure plus tard.

Là commence le désert...

Le ciel et les sables, c'est tout...

Le ciel est d'un bleu si profond qu'il en est douloureux et les sables ocrés ont des éclairs de feu. Nous allons dans l'azur et dans l'or. Pas un arbre, pas une maison, pas un homme, rien...; si, un renard qui a fui, épouvanté à l'approche d'êtres vivants. Le désert a de longues ondulations, et des collines abruptes et des chaînes de montagnes hautaines... Mais tout cela semble taillé dans du porphyre. Le soleil se joue des couleurs et crée des nuances inédites. Et je sens peu à peu qu'un charme étrange m'enveloppe et m'étreint. Je suis heureuse, je voudrais crier ma joie, je voudrais continuer cette course fantastique à l'infini, toujours plus loin, toujours plus loin, sans but, à travers cette immensité qui m'attend et qui m'attire.

Pendant ces heures étouffantes, où l'auto surchauffée volait sur la piste ardente, pendant que le kramsin nous soufflait au visage son haleine embrasée et nous recouvrait de sables brûlants, déferlant sur nous comme les vagues d'une mer démontée, je crois que j'ai vraiment compris l'appel du désert. Je ne parlais pas, je ne pensais pas, je ne voyais pas, je me laissais bercer par la voix monotone des sables. Tout ce que nous avons rencontré, je le vois vaguement, comme en un rêve: un vieux château ruiné, un khan servant de poste de gendarmerie. Tout à coup, quelqu'un prononce un nom: «Palmyre!» Alors je sors de ma torpeur et, avidement, je cherche, je devine, et mon impatience s'exaspère. Où peut-elle être, la ville étonnante, si jalousement gardée par le désert? Soudain, devant moi, je distingue une tour. Un cri s'élève: «Là-bas!»... Voici que d'autres tours surgissent à nos yeux étonnés, des tombeaux! Il y en a, il y en a.... Un suprême soubresaut du moteur exténué enlève une dernière côte, nous sommes au sommet du col, et alors!...

On nous avait bien dit que Palmyre était une ville de marchands et de nouveaux riches; un archéologue distingué nous avait même prévenus, avec une grimace de dégoût, que les ruines étaient de «la basse époque». Comment donc s'attendre au spectacle insensé que nous ménageaient les dernières lueurs du jour?... Des champs de colonnades et d'arceaux s'étendent partout où fouillent les regards. Les marbres et les granits, amoureusement dorés par des milliers de jours lumineux et d'audacieux soleils, ont gardé dans leurs veines de pierre le rayonnement de ces heures mortes et nous restituent ce soir toute la clarté que les temps ont incrustée en eux. Ils sont nimbés de topaze, comme les toiles de Raphaël ou du Titien sont couvertes d'une patine chaude qui ajoute à leur beauté actuelle le charme du passé. De la basse époque! peut-être... Mais quand le couchant embrase ce squelette déchiqueté de ville fabuleuse ensevelie dans les sables roses du désert, quand les flammes du soleil à l'agonie lèchent et dévorent les ruines comme si un incendie gigantesque s'abattait sur elles, alors on ne pense plus à l'époque haute ou basse, mais on admire et on se tait... Puis le rideau tombe brusquement sur la féerie et nous entrons à Palmyre avec la nuit.