Nous sommes reçus par un officier français, chef du Contrôle bédouin, car nous avons des troupes à Palmyre... L'accueil est vraiment charmant: visiteurs d'un jour, nous sommes les bienvenus comme des amis longuement attendus. Il y a aussi une Française à Palmyre: la femme d'un capitaine, qui n'a point redouté l'isolement du désert, et sa présence se trahit par la disposition des coussins et des tapis, par l'ordonnance du menu, par les fleurs qui parent la table. Toute la garnison est réunie ce soir-là: il y a des officiers méharistes et des aviateurs, une douzaine environ, tous gais, tous pleins d'entrain, si bien «de chez nous»...
Après le dîner nous montons sur le toit pour essayer de voir les ruines, mais la lune ne se lèvera que beaucoup plus tard: seul le saphir du ciel est pailleté d'étoiles.
Soudain la nuit s'anime... les aviateurs vont regagner leur escadrille et les méharistes leur grand quartier... des cris... des appels... des voix jeunes et claires... des burnous blancs qui flottent et s'agitent... bruit de moteurs... le silence graduellement retombe.
Palmyre, 20 avril.
Je n'ai pu dormir, l'air était lourd. J'ai pensé à Roumana, et j'ai comparé nos deux vies avec un frisson d'épouvante.
Au matin, nous descendons au camp d'aviation, en dehors de la ville. Le jour a peuplé les ruines et nous croisons des troupes d'enfants et de femmes.
Le Bréguet où je vais monter brille comme un bibelot de luxe. Encore quelques instants et j'aurai reçu le baptême de l'air, au cœur des sables, en plein désert. Pas l'ombre d'une émotion, sinon une curiosité que l'attente intensifie jusqu'au paroxysme. Je m'engouffre dans une vaste combinaison fourrée où je disparais, j'enfonce avec difficulté ma tête dans un casque de cuir, je m'applique sur les yeux une paire de solides lunettes. Je suis parée, en avant, et je me hisse avec peine dans la carlingue où le pilote est déjà installé. Le moteur, poussé à fond, rugit, formidable, et demandant grâce avec menace! Les oreilles sont remplies d'un bourdonnement qui croît.—«Coupé, contact, coupé!»—L'avion a bougé, il bouge... Les mécaniciens retiennent encore les ailes, ils les lâchent.
Nous décollons. Sur le sable roux nous glissons de plus en plus vite, les ailes de l'hélice s'enfièvrent, l'air nous pique le visage. Le sol se dérobe. Nous conquérons le ciel. Nous montons. Le vent de la course et le vrombissement du moteur ouatent nos sensations et nous retranchent de la terre. Et voici que Palmyre apparaît dans sa gloire. Nous survolons le camp d'aviation, les uniformes disparaissent, les tentes et les hangars s'aplatissent. Un virage nous amène au-dessus des ruines. Quelle étrange vision que celle de ces deux Palmyre! la nouvelle, la moderne, née à l'ombre de l'aïeule. C'est l'histoire de deux pays, de deux races, de deux mondes que cette liaison du passé et de l'avenir. Aucun des voyageurs qui nous ont précédés n'a eu cette rare jouissance d'assister à la résurrection d'un peuple mort et de voir refleurir les ruines.
Nos trois couleurs flottent sur l'antique Tadmor, le «lieu des palmes» de la Bible, la Reine du désert visitée par Adrien, la Palmyre d'Odénath et de Zénobie.
Le plan de la ville apparaît dans sa simplicité magnifique, nous volons d'abord au-dessus du Temple du Soleil, gigantesque carré croulant, ayant encore une façade, mais dont l'intérieur est divisé en alvéoles. Les Arabes minant sourdement la terre, comme des termites, y ont entassé leurs rudiments de huttes blanchâtres et, d'en haut, on dirait une fourmilière à demi éventrée. Nous suivons une grande colonnade. Les sables s'ouvrent pour laisser passer des arcades, des portiques fléchissants, des tétrapyles bouleversés, des restes de remparts, des péristyles blessés à mort, et des pierres!... des steppes de décombres. Mais surtout il y a les colonnes! Elles sont légion. Tantôt elles se rassemblent en forêt, serrant leurs troncs de pierre et élevant leurs têtes découronnées; tantôt, elles se cherchent et se suivent en files, gravement; tantôt nouant des rondes capricieuses et aériennes, elles dansent en cercle; tantôt, au contraire, elles s'écartent, farouches, et semblent pleurer dans l'isolement leur grandeur perdue. Palmyre secoue peu à peu son linceul et laisse percer ses ossements mutilés et ses doigts décharnés. Nous montons toujours. Les ruines deviennent régulières, symétriques et laides, découpées en puzzle. Nous volons au-dessus du château arabe qui profile au Nord ses murailles démantelées dont la pourpre et l'or grincent sur le ciel bleu. Nous allons plus loin... La mince bordure verte de l'oasis disparaît, rongée par l'insatiable terre rousse, nous surmontons les montagnes chauves qui défendent Palmyre du côté de la vallée des Tombeaux et, après un rapide virage, nous fuyons vers le désert, le vrai désert via Baghdâd!