Nous rentrons... La terre court à nous. Mais nous allons nous écraser comme un fruit trop mûr! Arrêtez! c'est fou: une seconde, et nous ne serons plus que lambeaux de toile et de fer!... Une seconde!... L'avion effleure le sol, le rase, le flaire, et se pose enfin comme une grande libellule docile. Nous avons atterri.

Après un déjeuner très agréable à la section méhariste (les forces militaires de Palmyre se disputant aimablement le plaisir de nous héberger), nous partons pour les ruines dès que l'approche du soir tamise la chaleur. Nous allons d'abord au Temple du Soleil, par ce qui fut autrefois un escalier monumental et qui n'est plus que poussières. Dans la grande cour carrée, c'est un enchevêtrement, une confusion de misérables cases qui se sont emparées de pierres antiques comme d'une belle proie. Des colonnes sortent des maisons, d'autres servent d'appui. Au centre du village s'élève le sanctuaire du temple, aujourd'hui mosquée. Sur le portail de la cella, un grand aigle de marbre déploie ses ailes frémissantes et ouvre des serres acérées. C'est l'heure de la prière; sur des nattes minables, une douzaine de pelés et de tondus récitent leurs souras avec componction. Us se prosternent, se lèvent, se balancent en cadence. Nous devons attendre qu'ils aient fini leurs dévotions et leur gymnastique suédoise. Nous montons alors un simili-escalier qui nous conduit au toit le plus élevé. De là, la vue embrasse les murailles encore hautes, le temple et le village. Un des fidèles qui nous a servi de guide nous parle avec volubilité: le nom de Belkîs revient plusieurs fois, Belkîs! Palmyre!

Quels temps revivons-nous?

Nous flânons à l'aventure.

Certes, aucune des colonnes qui nous entourent ne nous exalte comme les six colonnes du temple de Jupiter à Baalbeck que les siècles, respectueux de leur beauté, ont seules épargnées sur des centaines d'autres. Mais est-ce une raison pour préférer Baalbeck à Palmyre?

C'est une sotte manie que celle de comparer toujours. Cela suppose un esprit assez obtus pour n'avoir qu'un seul idéal, assez étroit pour vouloir tout y ramener, assez aveugle pour refuser d'admirer ailleurs. Baalbeck, c'est la pureté des lignes, l'harmonie et la divine mesure. Palmyre, c'est la force, l'étonnement, l'extraordinaire.

Ce que nous admirons ici, c'est moins l'art grec à sa décadence, l'abus des statues, la profusion des détails (quels chefs-d'œuvre cependant dans ces guirlandes, ces pampres, ces bouquets, ces épis qui dentellent la pierre et semblent frissonner sous la brise!) que l'excentricité du lieu où Palmyre a surgi. Au sein des mers de sable, elle est la source désaltérante, la bienheureuse halte des lentes caravanes venues des bords de l'Euphrate. Loin de l'univers, voici qu'affluent à ses palais et à ses temples les richesses du monde: les marbres d'Égypte, les granits d'Hassouan, les bois de santal, les mosaïques persanes.

Et bien plus prodigieuse encore que sa naissance est sa vie. Je me rappelle l'incroyable aventure: une femme soulevant Palmyre contre Rome, la marche victorieuse en Égypte et en Asie Mineure; les désastres d'Antioche et d'Emèse et la fuite éperdue vers la capitale, dernier asile, le retour douloureux des troupes vaincues sous les arcs triomphaux. Ils rentrent la tête basse, sous les colonnades roses, les lourds cavaliers palmyréniens bardés de fer, les archers de l'Osrohène, les guerriers arabes et scythes talonnés par la cavalerie légère d'Aurélien qui accourt à bride abattue. L'empereur, pour éviter le siège, propose la reddition, promettant d'épargner la reine. Et la réponse fameuse de Zénobie me revient à la mémoire: «Personne avant toi n'avait fait, par écrit, une telle demande. À la guerre, on n'obtient rien que par le courage...»

Alors Palmyre disparaît du monde.

Mais cela est bien vieux! L'histoire actuelle est autrement captivante. En octobre 1921, les premiers contingents français arrivent à Palmyre. La ville, délaissée par le gouvernement turc, qui avait d'autres soins plus pressants, était livrée au bon plaisir des Bédouins. Ceux-ci, en effet, en toute impunité, razziaient les troupeaux, attaquaient les caravanes, pillaient les récoltes, imposaient les villages et rendaient la vie impossible aux malheureux sédentaires.