L'installation de nos troupes change la situation: la compagnie méhariste fait la police du désert, poursuivant les rezzous, arrêtant les pillards, exécutant d'étonnantes randonnées qui stupéfient les Bédouins. Ces jours-ci, cent cinquante méharistes sont partis dans le Wadi el Miah, pour surveiller les points d'eau, se dirigeant ensuite vers Abou Kemal, sur l'Euphrate, à des centaines de kilomètres de Palmyre!
Les Bréguet opèrent des raids prodigieux au-dessus des étendues désolées du Hamad, reconnaissant le terrain, contrôlant les déplacements des tribus, exerçant un prestige inouï sur l'imagination bédouine.
Alors, timidement, chétivement, Palmyre revient à la vie: des écoles s'ouvrent, un dispensaire se crée, des tournées médicales s'organisent, à la grande surprise des nomades, qui vénèrent de plus en plus le hakim (médecin), des caravanes jalonnent de nouveau la route de l'Euphrate, les villages respirent, les habitants reprennent goût à cultiver leurs terres dans la sécurité du lendemain et désensablent les puits...
Les officiers se donnent à leur tâche pleinement et de toute leur jeunesse. L'un d'eux me disait: «Nous tendrons toute notre intelligence, toute notre énergie et tout notre dévouement pour que le drapeau de la France soit respecté et aimé dans ce pays!»
Ce soir, à l'escadrille, nous sommes réunis, pour la dernière fois, à la petite garnison. Nous dînons sous la tente et c'est un tableau saisissant, presque irréel: les uniformes blancs luisent sous la lumière électrique et la table est chargée de gâteries exquises: des flans au caramel, des tartes, des beignets aux ananas. Les aviateurs nous font les honneurs de leur «home». Ingénieux et artistes, ils ont transformé leurs tentes avec des tapis persans, des coussins de soie vive, des divans, des kelims; leur coquetterie a surtout visé l'éclairage (l'escadrille ayant créé une source d'énergie électrique) et la fantaisie des abat-jour rivalise avec le pittoresque. Seulement... seulement quelquefois un coup de kramsin détruit et balaye les maisons de toile...
Autour du camp, c'est le silence de la nuit divine qui nous apporte un parfum indéfinissable, le parfum du désert: il a passé sur les sables tiédis et sur les buissons gris d'herbes aromatiques achevant de mourir, il vient de loin, de très loin, d'où nous voulons qu'il vienne. Et je songe aux paroles si émouvantes dans leur simplicité que j'ai entendues tout à l'heure en considérant tour à tour les vedettes du désert, sentinelles avancées de nos troupes de Syrie, et l'immensité mouvante et traîtresse qui les guette dans ses replis tortueux et dans ses sables brûlants, sans eau et sans vie...
Départ de Palmyre,
20 avril, 3 heures du matin.
Nous partons. Un mince croissant de lune strie d'argent la tristesse des ruines, des lames brillantes frôlent la terre rose. Nous partons. Je suis lasse au moral et au physique, car, s'il est une heure douloureuse entre toutes, c'est celle du départ et cependant il faut toujours finir par là! C'est l'heure où les réalités et les beautés vécues s'effacent et s'embrument, l'heure où nous ne pouvons même pas recourir à nos souvenirs, puisque le présent mort n'est pas encore devenu le passé vivant qui réconforte... Et si le départ est définitif, éternel? Dire adieu à des lieux aimés où l'on ne devra plus jamais revenir! Cet irrévocable est pire que tout.
Palmyre a disparu.