Alors l'enchantement cesse. Après toutes les choses ardemment désirées et obtenues, il y a un moment de détente où l'esprit se libère de sa volontaire obsession.
Pendant trois jours, je n'ai eu qu'une idée, qu'une pensée, qu'un bonheur: Palmyre. Maintenant je suis libre et je me donne la permission de rêver à ma petite Roumana, je me promets d'employer mieux le temps que je vais passer avec elle.
Vers onze heures les jardins de Djêroûd sont en vue. Comme le vert est une belle couleur! Je ne croyais pas tant aimer les arbres. Et de l'eau! Il y a de l'eau! de la vraie eau qui coule et qui chante et qui bondit et qui cascatelle et qui se donne un mal inouï pour nous faire plaisir.
Bien vite je me fais conduire chez Mansour. Voici l'entrée, voici la cour aux lilas. Personne. Un murmure de voix me guide et je me dirige seule vers la grande salle où j'ai été reçue l'autre jour, en appelant Roumana. Une porte s'ouvre et je reste stupéfaite. Est-ce bien là la jolie enfant sauvage que j'ai quittée avant-hier? Pour me faire honneur, elle a revêtu une robe de Paris. Elle se croit très belle, sans doute, et moi j'hésite à la reconnaître... C'est une robe de forme démodée, datant d'au moins dix ans, et dix ans cela compte encore plus dans la vie d'une robe que dans celle d'une femme! Sa taille est contrainte dans un corsage étriqué et court, la jupe trop longue tire sur les hanches pleines et entrave la marche, les manches,—c'est ce qu'il y a de plus réussi, les manches!—ballonnées, soufflées, volumineuses, monstrueuses, elles remontent jusqu'aux oreilles, torturant les bras ambrés. Et la couleur!... Elle aussi a été à la mode, elle oscille entre un puce unique et un kaki ahurissant: c'est la couleur la moins recommandée pour mettre en valeur le teint doré de la petite Arabe.
Malgré moi, une autre Roumana, toute de mon imagination, prend la place de celle-ci. Je l'habille d'un vieux costume de son pays. Je la vois si bien parée du large pantalon bouffant de soie diaphane, avec la koumbaz aux ors verts et rouges dont les deux pans de devant se drapent en ceinture, et dont les manches, fendues depuis le coude, glissent jusqu'à terre. Je vois si bien sa tête brune entourée d'une cherbé aux éclats de béryl, et ses petites chevilles et ses poignets chargés d'anneaux massifs. Je la vois si bien devant un palais merveilleux, comme celui d'Asad Pacha, à Damas, peut-être; couchée sur le perron couvert de tapis précieux, et regardant rêveusement les fleurs de jasmin et d'ibiscus suivre les méandres de la mastaba, grande vasque de marbre blanc qu'étoilent de fins canaux où l'eau s'égare: on y jette des pétales et ils s'en vont comme des papillons fragiles...
Mais Roumana, la vraie, quête des compliments et je dois m'extasier sur cette ridicule toilette. Ce que ce malheureux «kêtîr kouaïyis!» m'aura rendu de services! presque autant que «goddam» à Figaro.
Roumana paraît enchantée de me revoir. Heureusement elle a oublié son frère Adib et les nouvelles que j'avais mission de rapporter. Pour l'instant, elle est tourmentée par l'idée de me faire entrer, le plus vite possible, dans la maison. Je me laisse faire en riant, mais ne peux réprimer un mouvement de mauvaise humeur en constatant que le Tout-Djêroûd élégant y est déjà réuni. Pas moyen d'être tranquille une seconde dans cet Orient, on est toujours en représentation avec mille spectateurs tenaces, suspendus à vos basques, et qui ne les lâchent pas!...
Du groupe de jeunes et vieilles femmes, Abla se détache et fonce sur moi en multipliant les salamalecs mielleux. Une table basse est dressée au milieu de la chambre. Elle porte le mézé, et c'est une nature morte éblouissante...
Une agglomération de plats pour poupées garnis de mets qui flattent les yeux, sinon le goût!... Il y a des régiments de bananes courtes et trapues tachetées de brun, des abricots de Damas, juteux et engageants, des citrons doux d'Antioche et des œufs caparaçonnés de rouge... Il y a des nèfles jaune orangé aux teintes de pastel et des amandes dans leurs coques fraîches... Il y a de jeunes laitues et des pistaches salées, du cresson encore vaseux et des concombres laiteux... Les melons verts de Safed voisinent avec les melons d'eau aux chairs attendrissantes, fondant sous le regard, et les figues joufflues avec les noires olives. Un rayon de soleil se baigne dans une jatte de mélasse blonde. Quelle macédoine de couleurs!... Les roses panachés des radis, le vert des loukoums à la verveine ou à la menthe, les bigarrures des nougats, les gemmes des confitures de fleurs, toutes ces nuances dégradées et chaudes s'unissent sans se nuire. Des pains arabes, plats comme des serviettes, et flasques, et mous, s'amassent, par paquets, tandis que des petits morceaux d'agneau, lardés de gras de queue, empilés aux quatre coins de la table, dégagent une odeur inquiétante...
Les pâtisseries arabes se désagrègent à la chaleur et nous livrent enfin le secret de leur énigmatique et effrayante structure... Des galettes de kamreddin pleurent dans un coin des larmes vermeilles et surtout, surtout, entre un plat de truffes du désert embaumant l'oignon et un ravier d'intestins d'animaux, règne le méchoui, le mouton grillé tout entier, festin royal, sur lequel s'acharnent des mouches bleues, qui nous ont précédées... hélas!