Cependant tout le monde goûte et toutes les mains se plongent dans tous les plats, y ajoutant parfois un soupçon de henneh, ce qui met une note de couleur locale supplémentaire, et dont on se passerait volontiers.
Les puits profonds et mystérieux des bouches édentées engloutissent avec fracas les gâteaux ruisselants... Tandis que les jeunes dents aux éblouissements perlés (parce que jamais une brosse ne les toucha) croquent sans discontinuer les pistaches et les amandes: cric... crac... cric... crac...
Roumana est distraite; sur son visage enfantin il y a les marques d'une préoccupation grave. D'ailleurs, sans me pousser à la consommation, dès que j'ai goûté quelques plats (avec un judicieux discernement), elle m'entraîne vers un divan... Aujourd'hui c'est elle qui interroge et les questions se précipitent sur ses lèvres, questions décousues et étranges qui m'étonnent. Est-ce que par hasard elle aurait réfléchi et comparé son existence à la mienne, cette petite fille à laquelle j'attribuais une âme d'oiseau.
—Tu habites Bârîs (Paris). Oh! Bârîs (et un long soupir l'agite), comme ce doit être beau!...
—Sans doute, mais j'aime aussi infiniment tes villes d'Orient: ainsi Damas, tu connais un peu Damas puisque tu y as passé deux ans, quelle merveille!
—C'est beau, Damas: le soir, après le coucher du soleil, j'allais avec mes amies me promener en arabiyé, au bord de l'eau, nous allions jusqu'au cimetière. Là, nous mangions des choses sucrées, nous causions.
—Et de quoi parliez-vous?
—Nous parlions de la robe de Fatimah qui venait d'arriver de là-bas, du dernier mézé de Maryam, du mariage de Doua et comment Ali (celui qui l'avait achetée) avait dû répudier une de ses femmes pour l'épouser.
—Est-ce qu'à Djêroûd les hommes ont plusieurs femmes?
—Tous au moins deux et beaucoup trois ou quatre.