En France on sourit quand on parle de la polygamie, en assurant que c'est passé de mode. Dans les hautes classes de la société, peut-être les mœurs se sont-elles transformées à notre contact direct. Les grandes familles européanisées de Constantinople, du Caire, de Beyrouth nous donnent le change. Ainsi avons-nous pu croire à une évolution féministe en Orient. Il n'en est rien, et voici qu'une petite musulmane, de condition moyenne, m'apporte un témoignage diamétralement opposé. Et le village de Djêroûd n'est pas une exception. Pourquoi celui-là seul aurait-il gardé les traditions de Mahomet? Non, dans toutes les campagnes et les bourgs de Syrie, la polygamie continue d'exister, et la femme continue à être traitée en bête de somme ou en animal de plaisir, suivant le caprice de son maître. Et qu'on ne hausse pas les épaules en répétant qu'elles sont habituées à cet état de choses et vivent en bonne intelligence avec leurs rivales... J'ai vu un éclair de haine dans les yeux d'Abla, quand Roumana causait avec moi depuis quelques instants. Comme elle devait la détester, quand Mansour lui murmurait des paroles d'amour et quand la joie illuminait son jeune et beau visage, puisqu'elle ne pouvait même pas supporter que moi,—l'hôte d'un jour,—je m'intéresse tant à elle! Passer sa vie entière à côté d'une créature aigrie par l'âge et jalouse, jalouse de tous ses instincts sensuels déchaînés...
Je ne veux pas parler à Roumana de la présence d'Abla, je sens que ma curiosité lui ouvrirait des horizons nouveaux et qui doivent être à jamais fermés pour elle. Déjà elle me demande: «—À Bârîs tu connais tes maris avant de les épouser?»—Est-ce que Roumana croit par hasard que Paris c'est le contraire de Djêroûd et que les femmes y ont plusieurs maris!
Je m'empresse de lui expliquer que les jeunes filles voient en effet des jeunes gens parmi lesquels elles trouveront un mari plus tard, mais rien qu'un seul (ce qui est déjà malaisé pour un grand nombre!).
Nous voilà parties sur le mariage...
Le système dotal la chiffonne surtout:
—C'est les femmes qui achètent son mari, alors, parce qu'il est avare (un temps d'arrêt) ou trop pauvre. Pourquoi si elles apportent l'argent il n'en a qu'une?...
Voilà les Français en mauvaise posture et je ne sais trop comment les tirer de ce pas difficile. Pas moyen de discuter avec un esprit simple et droit, qui ne retient que l'apparence des choses, et auquel un seul fait s'impose: les Français sont payés et les Arabes payent... Heureusement que les questions pullulent et s'emmêlent.
Je lui raconte d'abord la vie des petites filles à l'école, qui rappelle la sienne par bien des côtés. L'égalité des hommes et des femmes dans le travail lui est une révélation: qu'il y ait des jeunes filles qui se consacrent aux mêmes études que les jeunes gens, suivent les mêmes cours, choisissent les mêmes carrières, cela dépasse ce qu'elle avait pu imaginer... Il y a de la terreur dans ses grands yeux inquiets et je me hâte de changer de conversation. Je lui fais dire, à mon tour, l'emploi des longues journées soporifiques: les siestes dans l'ombre des pièces closes, les visites des amies mâchonnant du loukoum ou du kêbâb[1], les prières murmurées quand pleure le muezzin, les rares événements bénis de la vie stagnante: la saison des pluies, le passage des caravanes, les premières neiges, et surtout l'uniformité des heures passées à contempler les volutes bleues des fumées de cigarettes ou les tuyaux de narghilés.
Jamais une promenade, jamais un visage nouveau, c'est l'éternel recommencement des mêmes ennuis légers et des mêmes bonheurs monotones.
Roumana cependant est plus cultivée que toutes ses amies ensemble: elle lit l'arabe et le turc. Je lui promets de lui envoyer des livres français.