Les photographies, les livres et les poupées sont enfin arrivés à Djêroûd et ont fait sensation, si j'en juge par la lettre de Roumana:

«La bonté est en chère Paule et la joie en Roumana. Je vai te dire: j'étai avec Salma quand on a apporté tes cados. Alors j'ai chanté et j'ai ri et Salma ai chanté et ai ri et les autres ai chanté et ai ri et Abla, non. Pour le livre c'est bien.

«Pour la figure j'ai embrassé chère Paule aux yeux du matin. Et la petite enfant pas vivant est beaucoup joli et ses cheveux est un chapeau de soleil et sa figure est une fleur de rose. Bârîs est le pay des belles Mademoiselle.

«La famille a mangé les raisins et les grenades. J'ai mis pour toi en garde des raisins et des grenades. Mansour va à Ech Châm pour Monsieur Gouverneur pour Negib.

«Que l'amour de Roumana te ramène. Adieu chère Paule trois fois béni.

«ROUMANA.»

18 décembre.

La chose horrible que j'avais redoutée pendant ces longs mois de silence, où Djêroûd restait sourd à mes lettres multipliées, est arrivée. Ces jours de septembre, d'octobre et de novembre où mon cœur s'évadait pour retourner là-bas et où, tourmentée par le manque absolu de nouvelles, j'envisageais tous les malheurs, je les regrette maintenant que je sais...

Pauvre petite Marie...

Ce matin un médecin militaire que nous avions connu en Syrie est venu déjeuner à la maison. Nous avons parlé de notre expédition de Palmyre; en prononçant le nom de Djêroûd, je vois le visage du major qui s'étonne:

«—Djêroûd! oh! attendez donc, c'est bien le dernier village avant Karyatein? Oui. Eh bien, il m'y est arrivé une aventure extraordinaire. Je passais en tournée médicale en septembre dernier, quand j'ai été appelé précipitamment auprès d'une enfant qui était tombée dans une fontaine. Vous imaginez le pittoresque du cas: un enfant noyé dans un pays où l'on manque totalement d'eau. J'ai cru d'abord à une erreur, mais c'était vrai, hélas! car la pauvre petite avait été asphyxiée, et je suis arrivé trop tard pour la sauver. Un détail m'a frappé: elle serrait si fort sur son cœur une poupée qu'il m'a été impossible de la lui arracher. Ce qu'il y a d'étrange dans cet accident c'est que j'ai vu la fontaine et qu'il m'a paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer. Si j'avais eu plus de temps, j'aurais éclairci cette affaire, mais j'étais attendu à Karyatein dans la journée. J'ai dû partir. Puis j'ai oublié; en Orient, on oublie vite...»

La conversation continue, pleine de souvenirs. Je n'écoute pas. Sans qu'un nom ait été prononcé j'ai la certitude. Je ne veux pas croire, mais l'évidence s'impose: la maison de Mansour est la seule de Djêroûd où il y ait une fontaine, m'avait dit le drogman lors de ma première visite, et surtout! surtout il y a la poupée! La poupée «au chapeau de soleil» que j'avais envoyée avec tant de joie et qui avait été reçue avec tant d'amour!

Pauvre petite Marie!... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée quand un gémissement de bête mourante avait déchiré nos adieux dans le silence d'un soir d'avril.

Mais une idée effrayante s'insinue dans mon esprit. Je la chasse, elle revient, je la repousse, elle s'installe en triomphatrice: Abla a tué l'enfant. Je ne suis pas folle, je ne suis pas impressionnable. Mais les paroles du médecin dansent devant moi en caractères de feu: «Il m'a paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer.» Et je vois la scène comme si j'y avais assisté.