Roumana a laissé la petite Marie à la maison pour aller chez une amie peut-être. Mansour? Mais Mansour était à Damas... Dans sa dernière lettre Roumana me disait qu'il allait partir. L'enfant joue tranquillement sous les lilas de Perse desséchés par un coup de kramsin. La vieille qui depuis longtemps, dans l'ombre, guettait le mal, la vieille éloigne, sous un prétexte, les sœurs et les femmes. Marie se rapproche de la fontaine, elle se penche, une main la bâillonne pour retenir les cris, une poussée brutale, des convulsions, des spasmes, la poigne de fer maintient le corps frêle. C'est fini. La petite demeure immobile, le visage violet. Alors Abla appelle au secours.

Non, c'est trop affreux; j'entends son rire acide, je revois ses glauques yeux fourbes.

Et le désespoir de Roumana! Comme elle a dû hurler à la mort près du petit cadavre raidi! Elle ne m'a même pas écrit. Pourvu qu'elle ne soit pas malade... J'essaie de faire passer dans la lettre que je lui adresse toute ma tendresse, toute ma pitié.

22 décembre.

Je reste anéantie devant le paquet ouvert sur mes genoux. Mes lettres! mes livres!... ma photographie!... tout ce que j'avais envoyé à Roumana!

Sur le papier brun une adresse est mise maladroitement: ce n'est pas son écriture. La poupée manque...

Roumana est morte...

Comme pour l'autre, je pressens, je devine, je sais...

Après la mort de sa fille, elle a vécu de lentes heures lourdes d'angoisse, inerte et l'âme lasse. Son rire enfantin s'est brisé, ses yeux, enfoncés chaque jour davantage, et son teint chaque jour plus transparent ont crié sa douleur. Elle a abandonné les broderies de soie et les livres de «Bârîs». Elle a passé des semaines entières abîmée dans des rêves sans fin.

Maintenant que le malheur l'avait dépouillée de son cher trésor, peut-être pensait-elle à l'existence d'autres femmes, existence entrevue pendant nos causeries.