Alors je comprends le danger, mais trop tard, trop tard...
Roumana s'est nourrie de tout ce que j'avais dit d'étrange: la liberté de sortir dévoilée, de voyager, de vivre, la liberté d'aimer, oh! d'aimer surtout.
J'ai été bien coupable. Mes lettres et mes livres ont parachevé mon œuvre...
Son imagination me suivait à distance et colorait mon existence de tous ses désirs jamais comblés, comme ces petits pauvres, à la porte des pâtisseries à la mode, qui regardent les riches s'empiffrer de gâteaux et, à travers les vitres que le brouillard embrume, arrêtent leur choix, jamais satisfait, sur les babas tremblotants, les choux pralinés et les tartes rutilantes.
L'envie s'est mêlée à sa peine, elle n'a plus goûté la joie puérile des heures monotones et vides à l'ombre des mauves lilas, elle s'est attendrie sur sa jeunesse étiolée et son amour esclave. Alors son caractère doux s'est assombri, ses yeux farouches ont dédaigné de répondre au sourire de Mansour, et ses lèvres glacées à ses baisers. Elle l'a méprisé et peu à peu il s'est détourné d'elle. La vieille Abla, à qui la haine donnait un regain de jeunesse et de séduction, a envenimé les choses.
Mansour a eu des paroles dures.
Un soir Roumana s'est endormie du sommeil qui délivre...
En vérité, les choses ont dû se passer ainsi, je les vois comme j'ai vu la mort de Marie!
C'est Abla, sans nul doute, qui m'a fait renvoyer mes cadeaux, pour effacer le passage de «l'étrangère» et purifier la demeure de ses dernières traces.
Je pleure en songeant à mon influence si involontairement néfaste.