Et je voudrais aussi reprendre le mot que j'employais tout à l'heure et vous parler des problèmes que soulève cette aventure de la pauvre fille: est-ce un bienfait d'apporter à ces créatures primitives une éducation de raffinement lorsqu'on ne peut changer leur sort? Voilà un de ces problèmes et que vous n'avez pas tenté de résoudre, ce dont il faut savoir gré à l'artiste littéraire qui évidemment, est innée en vous. Vous n'avez pas chargé votre libre et touchant journal de route des dissertations féministes ou anti-féministes qu'une telle question enveloppe. Notre rôle, à nous conteurs, se trouve là: recueillir des faits qui incitent à penser, mais les maintenir dans le concret, dans le vivant. Continuez à écrire de la sorte, et je vous promets un beau et riche développement du don que vous avez hérité de l'excellent romancier qu'est votre père. Vous savez combien je l'estime et l'aime. C'est vous dire la joie que m'a causée la lecture de ce morceau de début, qui a déjà des touches de maître.

Trouvez ici, chère mademoiselle Paule, tous les vœux de succès et surtout de bon travail, de votre affectionné

PAUL BOURGET.

SUR LA ROUTE
DE PALMYRE

Damas, 18 avril 1922.

Palmyre! Nous partons demain pour Palmyre! Comme ce petit mot contient de promesses splendides et de beaux rêves prêts à se transformer en une réalité plus belle encore «! Car il en est des noms comme des visages «: ils vous «attirent sans que vous puissiez définir pourquoi. En dehors de tout souvenir littéraire et de toute description évocatrice, il y a un appel mystérieux quand on parle de certaines villes et de certains pays: c'est peut-être une consonance étrange qui étonne, peut-être une harmonie qui charme, peut-être aussi n'est-ce rien. Palmyre est parmi ces noms-là...

L'avenir a toujours raison, parce qu'on l'imagine au gré de ses désirs, et cependant c'est folie de rêvasser ainsi quand le présent c'est Damas, la Perle du Désert. Pour notre dernière journée, nous errons dans les souks, au hasard. Cette matinée de printemps est déjà brûlante. Heureusement il fait presque frais sous la voûte du grand souk el Taouîlé. La rue est couverte, mais de temps à autre le soleil pénètre par des trous propices. Et le contraste est saisissant entre ces longs coins d'ombre, où se devinent des formes immobiles accroupies parmi les piles d'étoffes sombres ou les monceaux de ternes légumes, et ces coulées de lumière qui étincellent sur des soies chatoyantes, diaprant les brocarts persans, pénétrant dans la transparence des mousselines vaporeuses, glissant sur la lourde épaisseur des toiles peintes ou bien éclatant sur les ors dégradés des citrons jaunissants, des pâles cédrats et des rouges oranges. Plus loin, l'obscurité est percée par les gerbes écarlates de forges fantastiques, par les feux de rôtisseries en plein vent qui nous imprègnent d'une odeur grasse et fade.

Une foule grouillante nous entoure, nous presse, nous coudoie, nous submerge. C'est une rumeur ahurissante: Fistik djedid, clame le marchand de pistaches. Salik hamâtak (apaise ta belle-mère), hurle un petit Arabe déguenillé, en offrant aux passants ses bouquets aux fleurs serrées. Et les cris de tous les vendeurs d'eau de réglisse ou de djoullab, de tous ceux qui vantent la fraîcheur de leurs cressons, la dureté de leurs pois chiches ou la douceur de leurs gâteaux informes, se croisent et se mêlent comme des balles lancées par des milliers de raquettes invisibles. Hurlements de chiens qu'on écrase, plaintes impérieuses des mendiants, malédictions de tarbouchs heurtant d'autres tarbouchs, tout cela vous remplit les oreilles.

Collision entre un ânichon, lancé au triple galop, et un marchand d'une de ces vagues limonades inquiétantes; bruit de verres cassés; le liquide épais se mélange sourdement aux immondices de la rue et aux pieds bruns des enfants accourant de toutes parts... L'œil est vraiment ravi de pittoresque pendant que les narines se dilatent en passant près des marchands d'épices: muscade, girofle, cannelle, gingembre, poivre. Toutes les odeurs se mêlent pour n'en former qu'une seule qui est l'odeur même de l'Orient et qu'on ne peut plus respirer ensuite sans revoir cette foule bigarrée, marchant dans un torrent de lumière.

Nous flânons dans le marché des fripiers, nous glissant entre les guenilles sordides, les abayes en loques évitant d'effleurer (oh! combien soigneusement) les haillons plus que douteux et les burnous trop authentiquement usés, guidés par l'espoir de dénicher une de ces merveilleuses koumbaz aux soies éteintes ou un de ces kilats moyenâgeux au satin fourré rebrodé de fils d'or. Nous franchissons le seuil des obscures boutiques où règnent clandestinement les orfèvres: c'est un intérieur à la Rembrandt. Sur le fond noir du mur se détachent une ou deux silhouettes, de longues silhouettes qui n'en finissent plus et qui ont un aspect vaguement prophétique. Un jour timide s'attarde à la robe jaune d'œuf, se promène un instant sur le turban blanc crasseux et parmi les cheveux en touffes grises éparses, se fixe enfin sur l'œil étincelant, perçant, ramassé sous l'arcade sourcilière en friche. Une défaillante lueur traîne sur des verreries d'Irak qui un instant s'irisent de mille feux et se reflète dans les vasques de cuivre, les aiguières aux damasquinures argentées, les hanaps au long col.