Notre promenade sans but nous conduit dans les khans, où d'énormes ballots éventrés livrent toute la richesse chaude et violente de leurs tapis persans dont les chimères et les fleurs de lance semblent palpiter, sous nos pieds, comme si elles étaient réelles. Mais il faut partir; à l'autre bout de la ville nous avons rendez-vous avec de très vieilles et très authentiques princesses.
Ce rendez-vous est au cimetière de Bâb Saghir, champ monotone de blanches tombes de pisé, toutes pareilles, toutes nues; nous nous arrêtons devant un monument à double coupole. Là, dans une crypte souterraine, dorment depuis des siècles deux Arabes au nom charmant: Sukeinah et Fatimah. Les sarcophages, récemment découverts, sont très beaux: l'un en bois sombre, fouillé et travaillé comme la trame d'une dentelle sur laquelle s'évitent et se cherchent des arabesques folles, des pampres capricieux et des fleurs étranges; l'autre de marbre rose, d'un rose passé et ancien, où une inscription coufique jette l'ombre noire de son dessin élégant.
Mais les heures tombent et il faut nous hâter, si nous voulons donner à Damas un dernier regard d'adieu. Nous allons vers la colline de Salayé, tentés de nous arrêter à tous les tournants de ruelles, repris par le charme intense de cette vie aux portes du désert. Nous passons devant des maristans aux détails d'architecture curieux, des terrasses croulantes laissant deviner de beaux jardins ombreux, des mosquées endormies. Les rues sont si étroites que les moucharabis se touchent. Nous montons toujours sur les pavés inégaux, et voici que tout à coup la Ghoûta s'étale à nos pieds, engloutissant Damas dans ses vergers, ses épais bosquets et ses grands peupliers pâles. La lumière rayonne sur cette forêt d'arbres, de minarets et de coupoles, entourant au loin le neigeux Hermon d'un halo d'or, voilant l'Anti-Liban dépouillé d'une parure de fête. Soudain le cercle ensoleillé se rétrécit, l'oasis seule est caressée de jour et le velours des feuilles se fait plus lourd et plus doux autour de la ville, grande azalée rose penchée sur les eaux murmurantes de la Barada. Les jardins entrent dans la nuit, Damas a concentré sur elle la beauté du jour qui meurt, elle semble vraiment, ainsi que le chantent les Arabes, «une étoile et un diamant brillant sur le front de l'univers». Une minute plus tard elle s'abîme dans les ténèbres, la mosquée des Ommiades flamboie encore un instant, élevant, comme des torches, ses minarets incendiés. Puis une fenêtre au cœur de la ville accroche un dernier rayon et étincelle comme une escarboucle... Immédiatement, les collines prennent des tons ensanglantés, le ciel reflète Damas dans ses nuages roses et les sables du désert deviennent des pierres très précieuses. Sans transition, c'est la nuit, une nuit lumineuse et légère. Il fait froid et nous partons, tandis que les premières étoiles s'allument là-bas, très loin du côté de Palmyre, cette Palmyre que j'ai un peu oubliée aujourd'hui dans nos courses vagabondes, et dont je retrouve l'envoûtement des syllabes chantantes.
En route pour Palmyre, 19 avril.
Je suis réveillée par le chant aigu et monotone du muezzin, il fait à peine jour et l'air qui entre par les fenêtres ouvertes est chargé de fraîcheur. Allâhou akbar, et l'invitation à la prière se fait plus pressante. Pour nous, c'est un peu l'invitation au voyage, car nous devons partir de bonne heure, ayant une longue étape à fournir: ce soir nous coucherons à Palmyre!
À six heures nous sommes prêts, et par les rues encore désertes nous gagnons la porte Saint-Thomas. Au sortir de la ville on dirait que nous traversons un grand parc, un immense parc, sans barrières ni limites, et où se perdent des maisons blanches, comme des fleurs claires en l'épaisseur des prairies encore hautes. La route longe la Barada, qui nous accompagne de sa chanson désaltérante; l'air est vif, presque froid, ne se croirait-on pas «chez nous»? Chez nous, cependant, il n'y a pas cette pureté dans l'atmosphère, cette précision des lignes, cet éblouissement, et surtout il n'y a pas ce ciel! Les brumes du matin ne l'altèrent point, son bleu est au contraire plus neuf, plus vivant. Les verts différents des arbres, le tapis frissonnant des maïs pâles, les taches veloutées des jeunes orges, le rideau ondulant des tamaris, tout tressaille d'aise dans la lumière. Ici les choses vivent avec joie, comme lorsque nous aimons avec tendresse.
Puis les jardins s'estompent, les bourgs s'essaiment. On devine un petit village à droite, c'est Adra. Mais nous abandonnons bientôt les cultures et les vergers pour les montagnes pelées et arides du Djebel Teniyet. Alors la lutte entre la vie et le désert se fait plus âpre. Les arbres se pressent les uns contre les autres, pour opposer un rempart plus solide à l'assaut des sables; les ruisseaux meurent, pompés par l'avidité de la terre gourmande. Quelques champs montrent encore le brouillard verdoyant de leurs blés nouveaux. De loin en loin, on aperçoit des puits qui continuent l'oasis de Damas, très loin dans le bled. Le paysage se stérilise, se durcit, et pendant des kilomètres nous roulons solitaires. Le chemin devient inquiétant, avec des obstacles inattendus, des trous perfides, des tournants en épingles à cheveux. Mais, est-ce l'effet d'une illusion, j'aperçois de nouveau des arbres, des jardins, ombrageant des maisons. Je demande le nom de ce reposant village. C'est Djêroûd, me répond-on. Hélas! à deux pas de cette oasis nous avons la panne, la panne redoutée, et il faut descendre: nous gagnerons le village à pied. Nous sommes immédiatement repérés et harcelés par une légion d'enfants à demi nus, qui émettent tous la prétention de nous servir de guides et, pour cela, luttent de la voix et du geste afin d'arriver aux premières places. Des femmes dévoilées, misérables paysannes sans doute, et qui perdent beaucoup en nous offrant les charmes de leurs visages flétris, s'occupent activement à pétrir des galettes de crottin de chameau qu'elles rangent ensuite, avec soin, au pied des murs. C'est, paraît-il, un combustible de premier ordre, d'ailleurs le seul.
Je détourne mes yeux de ce spectacle repoussant, et je découvre, à l'écart, deux femmes étendues, drapées dans des étoffes à larges raies jaunes et noires, les tresses de cheveux crépus chargées de perles bleues et de verroteries éclatantes, sortant d'un grand mouchoir lavande passée; au moins celles-là sont belles. Il y a un air de majesté sauvage répandu sur leurs visages dorés, qui me change de l'expression abrutie des ramasseuses de crottin. En voilà une qui arrive, quelle démarche! quelle allure! Elle a un port royal. Le corps se redresse, les hanches ondulent, peut-être est-elle un peu trop grande. Je ne peux m'empêcher de dire à haute voix: «Oh! les jolies femmes!»—«Où ça?», me demande vivement un des officiers qui nous accompagnent. Je précise et alors je le vois atteint d'un fou rire inextinguible. Je suis un peu étonnée de mon succès. Enfin, quand il peut articuler une parole: «Mais ce ne sont pas des femmes, ce sont des Bédouins.» L'erreur est plutôt flatteuse, et j'en ris à mon tour. Le drogman, à ce moment, s'approche de moi et me demande si je désire aller me reposer chez une dame qui parle français. Cette dame qui parle français m'intrigue, et puis, faut-il l'avouer, je suis très aise de faire quelque chose que ni mon père, ni aucun des officiers qui sont avec nous ne pourront faire. Pénétrer dans un harem! Quel prestige cela va me donner!...
Par le labyrinthe des étroites ruelles, je suis mon guide; nous faisons halte devant une porte basse; un Arabe en blanc, couleur toison de brebis mal lavée, vient parlementer, puis un deuxième Arabe, en jaunâtre celui-là, puis un troisième, incolore. Nous avons enfin la permission de franchir le seuil. Un homme de haute taille, large d'épaules, vêtu d'une abaye brune, les traits fins et le nez droit se détachant du kaffyé rouge cerclé de l'aghal sombre, me salue en portant solennellement la main à son cœur et à son front: «Beïtî, Beïtak» (ma maison est ta maison). Il est sûrement le maître. Le drogman me dit d'ailleurs, très vite, en un français de fantaisie: «Mansour (suit un nom impossible à articuler), propriétaire de la maison et de la dame.»
À l'entrée d'une deuxième cour le drogman s'éclipse, et je reste avec le grand Arabe. Cette cour est tout à fait inattendue: une fontaine coule au centre sur laquelle penchent des lilas de Perse, et, à l'ombre des fleurs mauves, une jeune fille remplit une amphore de terre poreuse. Elle est jeune et délicatement jolie. Petite, mince encore bien qu'admirablement faite, ses pieds nus jouent dans des babouches de cuir rouge travaillé de fils d'argent. Sous la transparence du voile à fleurs, un peu, terni, qui drape son jeune corps souple, les bras se devinent d'une forme très pure. Au bruit de nos pas, elle se relève et tourne vers nous un visage étroit, dévoré par deux yeux noirs immenses, fendus en amande, agrandis encore par le khôl. Son teint a la matité chaude des lis qui ont fleuri dans le recueillement des serres. Sa beauté m'attire. Et quelle n'est pas ma joyeuse surprise de la voir s'avancer vers moi, me disant en un français exquis à entendre si loin de France: «Bonjour, madame, sois la bienvenue dans ma maison.»