— Comme vous êtes dur !
Son cœur fut écrasé par une indicible épouvante. Elle comprit enfin, pour la première fois, à quel point elle dépendait de Cyril. Jamais, même dans le transport du désespoir, elle ne pourrait, fût-il couché dans la tombe, accepter la pensée de lui déplaire, ni accomplir un acte qu’il condamnait. D’un mot, il venait de lui fermer toute issue. Il l’emprisonnait dans la vie. Il la chargeait d’une douleur sans fin, d’un joug qu’elle n’oserait plus rompre. Elle palpitait comme une bête traquée qui cherche à s’échapper. Plaintivement, elle dit, essayant d’éluder sa question précise :
— Je ne pourrai pas vivre après vous, je le sais, je le sens. Il me sera accordé de mourir, tout naturellement de votre mort.
— Mais vous ne chercherez point à hâter votre heure ? Jurez-le-moi, Laurence, je le veux, il le faut.
Ils demeurèrent l’un en face de l’autre, comme dans un silencieux combat. Le regard de Cyril exprimait une autorité pressante, inexorable. Celui de Laurence une supplication affolée, une peur panique. Mais peu à peu ses yeux se firent plus doux, plus humbles. Elle cédait dans le déchirement horrible de tout son être. Ce fut le point culminant de son amour, l’instant où Cyril, en quelque sorte, lui arracha son âme. Sans résistance, elle subit ce rapt profond, cette âpre violence. Elle se laissa dépouiller de tout, elle donna tout ce qui lui restait, abdiquant à la fois sa liberté, sa volonté, sa dernière espérance. Sa tête roula sur l’épaule de son ami. Dans un gémissement d’agonie, elle balbutia le serment qu’il exigeait d’elle, et il la tint entre ses bras, inerte, entièrement rompue par ce suprême effort.
Alors il se fit infiniment tendre et, tandis que, silencieuse et foudroyée, elle savourait l’amer calice dont il venait de l’empoisonner, il essaya de relever son courage.
— Croyez-le, dit-il. Cette heure, si sombre qu’elle soit, est une heure sanctifiante. C’est comme si, dans la forêt où nous risquions de nous perdre, une main bienfaisante avait détruit toutes les routes pour n’en laisser qu’une seule, celle qui mène au vrai but du voyage, vers l’éternité, vers Dieu. Tout est simple, clair et facile, parce que le monde autour de nous tombe en ruines et nous n’y sommes plus que pour une heure, « en étrangers et en pèlerins ». Déjà nous nous étonnons d’avoir désiré ses biens périssables. Pourquoi tant de soucis, de travaux inutiles ? En dehors de ce qu’il accomplit pour Dieu, tout ce que fait l’homme ici-bas, tout ce qu’il aime n’est que néant, vanité, illusion, fumée.
— Des êtres tels que vous ne sont pas que fumée, s’écria passionnément Laurence. Je ne me trompais pas en vous aimant. Oh ! Cyril, vous me suffisiez pleinement et vous m’auriez toujours suffi !
— Jusqu’à la mort seulement, reprit-il d’une voix plus forte et presque solennelle. Si vous supprimez Dieu, je ne suis, pour votre amour même, qu’une statue d’argile animée, prête à se dissoudre au moindre souffle du vent. Dieu seul peut me donner une âme indestructible participant à son éternelle existence et je n’ai pas de réalité hors de lui.
Elle couvrit ses yeux de sa main, comme éblouie par une lumière trop vive, et elle murmura sourdement :