— S’il est vrai que lui seul peut vous rendre à moi, que veut-il de moi ?

— Il vous veut simplement, reprit Cyril avec une douceur persuasive. Il vous veut, comme il me voulait, Laurence. Oh ! j’ai été préparé d’une manière miraculeuse à cette épreuve. Depuis un an, je sentais en moi comme un appel, une sollicitation pressante, une main toujours sur moi et qui m’arrachait tout. Je résistais, malgré moi, sauvagement. L’homme a peur de ce qui est grand : il se refuse instinctivement à l’amour infini, comme la femme à celui qu’elle adore. Mais voici le dernier coup de la grâce. Le temps n’est plus à moi. La mort est toute proche. Il n’y a plus d’hésitation possible. Naturellement, je ne partirai pas sans avoir mis en ordre ma conscience, sans m’être réconcilié avec Dieu. Je voudrais que vous le fissiez aussi, Laurence ; car alors je ne vous laisserais plus seule.

De nouveau, elle céda et promit ce qu’il lui demandait. Quelle que fût la route où il s’engageait, il fallait bien qu’elle le suivît. Il ne pouvait rien aimer qu’elle n’aimât comme lui, rien croire qu’elle ne crût aussitôt.

— Cyril, est-ce tout ? dit-elle avidement. N’avez-vous plus rien à réclamer de moi ?

— Plus rien, soupira-t-il, voici que je vous ai tout repris. Je vous confie encore ce que j’ai de plus cher. Maman, comme vous reste seule. Qu’une même douleur vous unisse. Demeurez avec elle et priez pour moi.

Elle accepta, docile, les devoirs qu’il lui laissait. Alors, ayant ainsi en quelque sorte terminé son testament, il se leva. C’était l’heure des adieux. Laurence avait beau l’enlacer de ses faibles bras, elle ne pouvait plus le retenir qu’une minute encore.

— Au revoir, disait-elle, les yeux levés vers ce vivant visage où déjà elle croyait voir l’ombre de la mort. Au revoir ! Ne me dites pas d’autre mot. Je souffrirai tout ce qu’il faudra souffrir. Je vivrai tant qu’il faudra vivre, afin de mériter qu’un jour vous me soyez rendu. Mais, Cyril, souvenez-vous de moi, même au delà du monde, que je puisse vous reconnaître et vous aimer encore. Vous m’appellerez, n’est-ce pas, ami cher ? Vous m’appellerez et je vous répondrai. Vous me prendrez en vous, pour toujours, pour toujours.

Il détourna la tête pour cacher ses larmes, car il défaillait d’émotion en la voyant accueillir avec une telle ferveur la dernière espérance qu’il lui avait offerte. Si tendre que soit un homme, tout l’amour qu’il a jamais pu concevoir est cent fois dépassé par l’amour de la femme, cet amour acharné, inextinguible, que n’effraient ni la séparation, ni la mort même, et qui martyrisé, condamné ici-bas, se tourne avidement vers l’éternité, la sommant de réaliser son rêve. Bien qu’il fût affligé de constater que, dans la religion même, Laurence ne cherchait, ne désirait que lui, Cyril fut vaincu par son cri passionné :

— Au revoir donc, dit-il gravement, concluant le pacte que lui proposait cette pauvre âme en peine. Au revoir de toutes façons, sur cette terre, ou au delà.

Ils étaient parvenus sur un sommet trop escarpé, trop pur. Laurence eut un soudain vertige. Elle faiblit pour la première fois. Sa douleur, longtemps contenue, rompit les bornes où l’enfermaient sa volonté et sa raison. Elle se mit à délirer.