— Non, non, gémissait-elle en roulant sur l’épaule de Cyril sa tête échevelée ; non, je vous ai trompé, je ne puis m’élever si haut. Que m’importent l’au-delà, le ciel ? Sais-je seulement si je pourrai vous retrouver ? Si triste qu’il soit, ce monde, lorsque vous êtes avec moi, devient mon paradis. Restez encore quelques heures. Ne me dites plus rien. Que votre main soit dans la mienne, votre cœur près du mien, et ma joie sera telle que, peut-être, elle pourra me tuer. Alors vous m’abandonnerez et je reposerai tranquille. Mais ne me quittez pas ainsi vivante. Oh ! restez, restez avec moi !
Elle s’accrochait à lui, convulsivement, avec un regard horrible. Il était aussi pâle, aussi bouleversé qu’elle.
— Laurence, mon amie, mon enfant, murmura-t-il d’une voix tremblante, pardonnez-moi. J’ai été cruel pour vous, je le sais bien. Mais il fallait qu’entre nous tout fût dit. Je devais vous préparer au plus grand malheur, vous dicter toutes mes volontés, afin que vous soyez avec moi, toujours. Pourtant, je puis être épargné. Priez pour moi, espérez, et votre attente ne sera pas trompée.
Elle souffrait trop pour le croire ; mais elle comprit soudain le mal qu’elle lui faisait. Par pitié pour lui, elle réussit à feindre une confiance qu’elle n’avait point. Calmée, elle dit avec un sourire héroïque :
— C’est vrai, vous reviendrez, Cyril, je le sais, j’en suis sûre !
Elle le reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Ils s’embrassèrent encore. Puis Cyril commença de descendre l’escalier. Appuyée à la rampe, Laurence regardait, sans une larme, ce beau visage, admirable lumière, qui, lentement, déclinait sur sa vie. Jusqu’au dernier moment, elle lui sourit, calme, sereine, réprimant avec force les cris déchirants de son cœur. Enfin, lorsque tout fut fini, lorsqu’elle eut refermé la porte, elle chancela comme au bord d’un abîme. Ses yeux, quoique grands ouverts, ne voyaient plus rien qu’une nuée informe. Et il lui sembla que son âme n’était plus qu’un faible souffle entre ses dents, tout prêt à s’exhaler. Elle eut soudain la conviction absolue qu’il lui suffirait de consentir à la mort pour cesser aussitôt d’exister. Mais si grand que fût son mal, elle souhaitait qu’il se prolongeât. De toute sa volonté, elle retenait impérieusement, passionnément, sa vie défaillante. Les promesses faites à Cyril l’enchaînaient à la terre. Il lui fallait les accomplir et sauver, dans ce grand désastre, l’honneur de son amour.
Elle descendit dans la rue et se dirigea vers Saint-Sulpice. En débouchant sur la place, elle aperçut un groupe compact qui stationnait devant la mairie. Tous les passants, se détournant de leur route, venaient grossir ce rassemblement d’où, par moments, une femme se détachait, s’enfuyait précipitamment, couvrant de ses mains son visage. Cette foule était calme et regardait silencieusement une petite affiche d’aspect inoffensif. Laurence, à son tour, s’en approcha et lut les deux lignes concises qui ordonnaient la mobilisation générale des armées de terre et de mer. Alors, pour la première fois depuis une semaine, ses larmes jaillirent. Elle s’éloigna, courbée en deux, les épaules secouées de sanglots. Elle entra dans l’église de Saint-Sulpice, s’arrêta près d’un confessionnal. Et là elle attendit, pleurant à fendre l’âme, que le moment fût venu de se réconcilier avec le Dieu que Cyril lui avait rendu et devant lequel il s’agenouillait aussi, dans une église voisine, à la même heure, sans qu’elle le sût.
IX
Quel que soit le malheur qui nous arrive, la plupart du temps nous l’endurons et nous attendons qu’il finisse.
Samuel Butler.
Le surlendemain, Laurence se rendit à Bourg-la-Reine. Cyril était parti le matin même. L’heure des adieux pour sa mère durait encore. Elle la prolongeait, l’éternisait, l’évoquait sans cesse en pleurant. De nombreux amis l’entouraient qui, tous, la plaignaient sincèrement. Mais plus que leurs paroles et leurs consolations, l’émouvaient le visage altéré de Laurence, son silence, sa consternation. Cyril lui avait trop tendrement recommandé la jeune femme pour qu’elle ne devinât pas, la voyant si triste, son amour secret. Déjà un lien aussi fort que celui du sang unissait l’une à l’autre ces deux abandonnées. Sans avoir besoin de s’expliquer, elles savaient qu’elles allaient désormais souffrir, attendre ensemble, sans que rien jamais pût les séparer. Quand tous les visiteurs se furent retirés, Laurence s’attarda longtemps dans le salon où la présence de Cyril semblait flotter encore. La société de Mme de Clet lui était douce. Elle avait le regard de son fils, la même nature ouverte, chaleureuse, quoique plus superficielle. Son cœur était moins sombre, moins meurtri que celui du poète. Alors qu’il s’était soumis au malheur docilement, complètement, sans imaginer que le sort pût lui faire grâce, elle gardait une espérance acharnée. Cyril reviendrait, elle en était sûre. Elle allait tant prier pour lui ! Son amour agissant, de loin le défendrait. Quelques mois d’inquiétudes, de craintes, et ce cauchemar prendrait fin, faisant place à l’ivresse du retour et de la réunion. Peu à peu, Laurence se laissait pénétrer par la même certitude. Tous les hommes, en effet, ne pouvaient être tués. Peut-être qu’au-dessus de ce cataclysme, une justice indéfectible subsisterait. Peut-être Dieu rappellerait-il à lui seulement les inutiles, les lâches, purgeant la terre et laissant vivre les meilleurs, les plus grands, les mieux aimés : Cyril.