Le sixième jour de la mobilisation, André Dacellier partit, sans enthousiasme excessif, mais pourtant sans répugnance. Depuis longtemps, sous l’influence de sa femme, si correcte, si « bien pensante », son antimilitarisme entêté de jeune homme, heureux de s’insurger contre les idées de son père, s’était changé en neutralité insouciante, absence méprisante de toute opinion politique. Entraîné malgré lui par l’élan magnifique d’un peuple entier, las d’un long asservissement, il admit sans effort la nécessité de combattre, de vaincre l’Allemagne, pour assurer à jamais la paix du monde. Contraint d’abandonner son foyer, ses travaux, de rompre avec toutes ses habitudes, il trouva, dans sa légèreté, la force que d’autres, plus nobles, puisaient dans l’amour du devoir et du sacrifice. Il appartenait à la race trop nombreuse des êtres qui, exempts de passion, incapables de s’attacher sérieusement à rien, s’accommodent aisément de tout. Puisqu’il devait faire la guerre, il s’y intéressait comme à son métier de journaliste. Au reste, dans cette catastrophe, aveugle et borné toujours, il ne voyait nulle part la douleur. On l’eût fait sourire en lui parlant des cœurs brisés par la séparation. Il quittait sans émoi sa femme et sa fille. Pas un instant il ne songea qu’il pourrait ne pas revenir. Laurence méprisa ce courage qui prenait sa source dans un optimisme chimérique, dans l’égoïsme et la frivolité de l’âme.
A son tour, Gaston Noret vint lui faire ses adieux. Il était extrêmement gai et trouvait la vie magnifique. La guerre l’amusait comme une aventure pittoresque, imprévue, folle. Il brûlait du désir de combattre. Pas plus qu’André, il ne se croyait menacé dans sa vie. Narguant le danger, il se confiait joyeusement à sa bonne étoile, à la chance qui, jamais, jusqu’alors, ne l’avait trahi.
Juliane, dès que son mari fut parti, se fit engager comme infirmière-major dans un hôpital de Paris. Son activité nouvelle, le sentiment de son importance, les grandes phrases qu’elle débitait sur le sacrifice et la patrie compensaient, pour cette créature vaniteuse, l’absence et les dangers d’André. Mlle Drevain, un peu rassurée, s’occupait activement d’entasser chez elle des provisions de toutes sortes en prévision d’un siège ou d’une disette. Edith Albertaud avait eu la chance de garder son mari, placé à la tête d’un hôpital militaire. Absorbée par ses nombreux devoirs, heureuse de voir son foyer préservé, elle ne songeait pas à la douleur des autres.
Lorsqu’elle quittait Mme de Clet, Laurence ne se plaisait que dans la société des Arêle. Ceux-là, vraiment, savaient souffrir. Si dans cette grande épreuve, ils ne proféraient pas une plainte, leur sérénité n’avait pas pour cause l’indifférence. Déjà leurs deux fils aînés, les jésuites, étaient rentrés en France. Le plus jeune revenait du Maroc avec son régiment. Ils allaient trembler jour et nuit pour ces trois existences. Si sainte que fût Mme Arêle, elle n’en restait pas moins la plus tendre, la plus craintive des mères. Sans cesse, elle s’inquiétait, ne songeait qu’aux soldats. Les yeux fixés sur le ciel maintenant rayonnant et implacable, elle disait à Laurence en soupirant : « Pauvres enfants, comme ils doivent être fatigués, marchant en plein soleil sur les routes brûlantes. Et cette nuit, avez-vous entendu l’orage, la pluie diluvienne ? Ils ont été trempés, ils ont eu froid peut-être ! » Laurence, pour qui toutes les variations atmosphériques prenaient les proportions d’une tragédie et qui, sans cesse, implorait les éléments, le soleil, la pluie, la foudre de ne point faire mal à son bien-aimé, Laurence s’associait de toute son âme à cette anxiété maternelle. Elle fut heureuse d’offrir à ses vieux amis une immense consolation en leur annonçant son retour à la foi. Leurs visages resplendirent de joie lorsqu’ils apprirent qu’elle avait communié. Ils l’embrassèrent avec des larmes, louant Dieu, bénissant l’épreuve même qui les frappait. Elle leur avoua que Cyril avait été l’instrument de sa conversion et les supplia de prier pour lui. Ils comprirent son amour. Ce furent eux alors qui s’efforcèrent de la rassurer, de l’aider à porter cette croix trop lourde sous laquelle ils la voyaient plier. Ils furent aussi heureux qu’elle lorsque Cyril écrivit qu’il restait à Chaumont, où il devrait probablement subir une longue période d’entraînement avant d’être envoyé au front.
La guerre commençait. Après quelques succès éphémères, remportés par nos troupes en Alsace, la bataille s’engagea bientôt, formidable, en Belgique, et notre armée, vaincue, recula. Cette défaite de Charleroi fut pour Laurence un coup terrible. Nos premières victoires ne l’avaient émue que dans sa piété filiale, lui faisant regretter que son père ne fût plus là, à l’heure où se réalisait son rêve, où il eût goûté la plénitude du bonheur ; mais elle comprit soudain ce qu’est l’amour de la patrie, lorsqu’elle sentit la France, ouverte sans défense, devant l’envahisseur. Il lui semblait maintenant que c’était son cœur même que les Allemands foulaient aux pieds avec notre sol. Ils entraient chez nous, vainqueurs. Bien que les journaux n’avouassent pas encore la vérité, ni l’étendue de nos désastres, on devinait leur avance progressive. Dans le silence épouvanté du monde, on entendait le bruit de leur marche lourde. Et, un matin, parut le sinistre communiqué officiel annonçant que notre armée, dans son recul, avait atteint la Somme. Dès lors, de jour en jour, les nouvelles se firent plus précises, plus mauvaises. Les Allemands ne semblaient rencontrer aucun obstacle. Nos villes du Nord et de l’Est tombaient, l’une après l’autre, sans résistance. Ils avançaient, ils avançaient, ils étaient victorieux toujours, ils avaient dépassé Reims, dépassé Saint-Quentin, ils atteignaient Compiègne. Demain, ils seraient sous les murs de Paris. La ville, dans ce grand danger, restait affreusement calme. Mais une foule silencieuse et consternée se pressait dans les banques, devant les commissariats de police, s’écrasait aux abords des gares. Peu à peu, les quartiers les plus animés se vidaient. Les magasins étaient déserts, les appartements se fermaient. On sentait partout, l’angoisse, la panique, l’affolement sombre de la défaite. Jamais Laurence n’avait trouvé Paris plus beau qu’en ces jours de deuil. Il semblait vivre maintenant ainsi qu’un être humain. On croyait presque entendre monter de ses pierres un murmure continu, une plainte. Ses jardins mornes, ses avenues, ses places, ses monuments prirent soudain un aspect pathétique, devinrent émouvants comme un visage, comme la face d’un père insulté qui, rassemblant autour de lui ses enfants, les conjure de venger son offense. Bien souvent, Laurence, accoudée sur les quais près du Louvre, regardant la courbe gracieuse de la Seine, ses rives nobles et charmantes, et, au loin, Notre-Dame, adorait, dans ce paysage insensible, l’image de la patrie. Lorsque Cyril, comme elle éperdu de douleur, écrivait, se plaignant de son inaction, exprimant le désir d’être au plus tôt engagé dans la lutte, elle l’approuvait de toute son âme, acceptant qu’il partît, acceptant de trembler pour lui, avide à présent de souffrir sans répit.
Cyril, cependant, avait ordonné à sa mère de quitter Paris. Laurence, qui ne voulait pas se séparer d’elle, la suivit à Orléans où une amie de Mme de Clet leur offrit un local provisoire. L’attente continua. Mais, peu à peu, comme avertis par un secret pressentiment, les cœurs se rassuraient, s’abandonnaient à l’espérance. Les journaux demeuraient vagues et circonspects. Soudain les nouvelles officieuses et imprécises, qui circulent toujours en des temps troublés, devinrent merveilleuses. On se répétait que les Allemands n’avançaient plus. On affirmait que l’aile droite de von Kluck avait été tournée, son armée détruite, son état-major fait prisonnier. Enfin, un matin, le communiqué officiel annonça la victoire de la Marne et la déroute allemande. Ce fut un jour de joie inouïe, joie grave et contenue, mais qui éclatait sur tous les visages et faisait se jeter les uns vers les autres, avec une effusion subite, des gens qui se connaissaient à peine, habitants du même hôtel, réfugiés d’une même ville, d’une même province.
Laurence crut s’éveiller d’un long cauchemar. Elle respirait avec ivresse l’air allègre de la victoire et ne craignait plus rien. Elle savait Cyril à l’abri. Nos soldats avançaient. Peut-être allaient-ils, en quelques jours, délivrer la France, entrer à leur tour en Allemagne. La paix pouvait suivre ces éclatants triomphes. Tous les espoirs semblaient permis. Le lendemain, une nouvelle affreuse vint assombrir le cœur de la jeune femme. Le colonel Arêle, par dépêche, lui apprit la mort de son fils, le jeune lieutenant qui, sous les ordres de Maunoury, avait été tué sur l’Ourcq.
Laurence quitta aussitôt Orléans. Elle aimait trop tendrement les Arêle pour consentir à demeurer loin d’eux lorsqu’ils souffraient. Avant qu’elle les eût rejoints, un nouveau malheur les frappa. Ils apprirent le décès de leur second fils. Enrôlé parmi les brancardiers, il avait été blessé mortellement, par un éclat d’obus, au moment où il relevait un blessé sur le champ de bataille. Si forte que fût leur âme, ils défaillaient sous ce double coup, sous ces deux glaives enfoncés dans la même blessure. Mme Arêle, déjà affaiblie par une longue maladie, n’était plus que l’ombre d’elle-même, l’image de la douleur inconsolable. Le colonel semblait un chêne foudroyé. Voûté, vieilli, méconnaissable, les cheveux tout blancs, il ne trouvait plus de paroles pour bénir sa souffrance. Seul son regard bleu, si candide et si triste, attestait sa résignation. L’infortune de ces deux vieillards navra Laurence. Sans doute, leurs fils étaient morts noblement, en accomplissant le devoir auquel ils s’étaient consacrés : le prêtre dans un acte de charité, l’officier en pleine victoire, après s’être couvert de gloire dans l’attaque des positions ennemies. Déjà ce père, cette mère désolés pouvaient chercher au ciel leurs deux héros, mais tout de même, ils étaient seuls. Ils avaient mis leur espoir dans leur plus jeune fils, unique lien qui les rattachât encore à la terre. Lui seul, en se mariant plus tard, aurait pu leur donner une famille, des enfants. Sa mort achevait de les dépouiller. Ils avaient tout offert, tout sacrifié, tout perdu. Ils vieilliraient sans aucune consolation humaine, privés des affections les plus légitimes. Et Laurence se révoltait devant une telle détresse.
— Ah ! colonel, disait-elle en sanglotant, c’est trop, c’est trop injuste. Pourquoi, lorsque tant d’êtres misérables et vils sont épargnés, vos deux fils, si nobles, si parfaits, si purs, ont-ils été repris ? Pourquoi une si lourde croix vous est-elle envoyée, à vous dont la vie fut sans tache et que Dieu devrait tant chérir ?
Alors il se souvint qu’elle aussi tremblait pour son amour, qu’elle pouvait demain, dans quelques jours, voir sa vie détruite par la mort de Cyril. Il comprit la nécessité d’être pour elle un exemple. Ce devoir lui rendit quelque force, tarit ses larmes. Il répondit avec douceur :