— Mon enfant, ce serait trop simple d’aimer Dieu, si cela devait, non seulement nous acquérir la récompense éternelle, mais encore le bonheur ici-bas. C’est dans le sacrifice et l’arrachement du cœur que notre foi a quelque prix. Je remercie le Seigneur puisqu’il me permet de lui prouver ma fidélité, et je le bénis, surtout s’il me frappe à la place de ceux que le malheur écarterait de ses autels.

En prononçant ces paroles, il posa la main sur le front de Laurence dans un geste de protection ; car déjà, dans sa charité, il offrait sa douleur pour elle et pour Cyril. Mais elle se disait tout bas : « S’il n’a pu sauver ses fils, pourra-t-il sauver mon ami ? A quoi bon espérer ? Puisque les prières des plus saints ne sont pas exaucées, que vaudront les miennes ? » Et, plus que jamais, elle tremblait en songeant à son bien-aimé.

L’hiver commençait. Les grandes espérances soulevées par la victoire de la Marne ne s’étaient pas réalisées. Le mauvais temps arrêta bientôt les opérations. Les deux armées se terrèrent dans les tranchées, s’immobilisèrent dans une lutte terne et sans événements. Alors prit fin le bel élan qui, magnifiant toutes les âmes, les avait précipitées vers le sacrifice. Le temps eut raison de ce courage humain, si faible, si aisément abattu lorsqu’il n’est pas soutenu par une conscience intègre, dirigé par une volonté exceptionnelle. De nouveau, pour la foule immense des médiocres, la vie, le repos, la jouissance reprirent leurs attraits, un instant méprisés. Les moins nobles cœurs firent défection. André Dacellier, qui s’était battu bravement sur l’Yser, fut blessé au bras en novembre. Après un court séjour dans un hôpital de Rennes, il revint à Paris, en congé de convalescence. Ce congé se prolongea, s’éternisa. Juliane, en effet, tout en conservant sa belle attitude et son héroïsme affecté, commençait à ne plus voir dans les dangers de sa patrie que son intérêt personnel. Ses économies étaient presque entièrement épuisées et la jeune femme, qui n’avait pas prévu une guerre si longue, s’effrayait des privations qu’il lui faudrait subir, si son mari, continuant à se battre, ne pouvait plus gagner d’argent. Elle usa des puissantes influences dont elle disposait pour le faire mettre à l’abri. Bientôt, André annonça à tous ses amis que ses chefs le trouvaient de constitution trop faible pour affronter un hiver dans les tranchées. Peu après, il fut versé dans l’armée auxiliaire et placé au contrôle postal des dépêches. Ce poste de tout repos, qui le laissait à Paris, lui permit de reprendre sa profession de journaliste.

En décembre, Gaston Noret revint à son tour pour soigner une bronchite. Ce garçon, fort et bien portant, se déclarait poitrinaire. Il avait fait toute la retraite de Charleroi, connu la pire misère. L’expérience lui semblait suffisante. Sa curiosité était satisfaite. La vie morne et désolée des tranchées lui inspirait une profonde horreur. Il eut l’habileté de se faire réformer. Beaucoup d’hommes, appartenant à toutes les classes de la société, artistes, bourgeois, ouvriers, fortement protégés ou servis seulement par la chance, suivaient ces exemples et s’embusquaient sans honte. Mais Cyril, avec beaucoup d’autres, demeurait ferme et ne trahissait pas. A la fin de janvier, il quitta Chaumont et fut envoyé sur le front. Cet être, si sensible à la douleur humaine, vécut en face de la mort, parmi les cadavres abandonnés, les blessés expirants. Ce spectacle et l’humidité des tranchées éprouvèrent si fortement sa santé qu’il dut, à plusieurs reprises, séjourner à l’hôpital. Mais il se déclarait bien portant et luttait avec acharnement contre cette faiblesse dont quelques-uns se prévalaient pour se mettre à l’abri. Il refusa un congé de convalescence qui lui fut proposé. Les prières de sa mère ne purent le fléchir. Il l’aimait, moins cependant que la France humiliée, moins que les soldats, ses frères d’armes, dont il voulait partager jusqu’au bout la misère. Une charité plus forte que ses affections les plus légitimes le retenait parmi ces malheureux, et sa foi, chaque jour plus vive, le soutenait d’une façon évidente, miraculeuse.

Laurence s’étonnait un peu que Cyril, si vite, ait pu trouver la paix, alors qu’elle la cherchait toujours. Mais seuls les prédestinés avancent rapidement dans les voies mystiques. Pour les natures ordinaires, les conversions sont lentes, pénibles. Ce n’est pas sans de grands efforts qu’une âme, longtemps égarée, se rapproche de Dieu. Il lui fait payer chèrement son reniement et sa révolte. Après l’avoir appelée, il se cache et se tait. Elle interroge et rien ne lui répond. Son ardeur, ses supplications se brisent sur le vide et l’énorme silence. Laurence avait dépensé toutes ses forces dans l’amour humain, il ne lui restait plus assez de courage pour supporter le martyre de la conversion. Affaiblie par ses angoisses et sa folle passion, elle trouvait chaque jour plus obscur le grand drame où s’usait sa vie. Elle pensait seulement qu’un jour son ami revenu lui expliquerait toutes choses, et elle continuait de prier, pour lui plaire et pour le sauver.

L’hiver passa sans autres événements que des attaques partielles et sans résultats. Paris était morne, tranquille, endormi comme une ville provinciale. Peu à peu chacun reprenait ses occupations, ses quotidiennes habitudes. Si beaucoup d’hommes étaient absents, ils écrivaient régulièrement. Leurs femmes, leurs mères se laissaient lentement gagner par une sécurité trompeuse. La guerre continuait, mais ceux qui, restant à l’arrière, ne la voyaient pas, l’oubliaient. Nul ne s’inquiétait plus des combats que nos soldats continuaient à livrer chaque jour sur quelque point du front et qui semblaient à tous mesquins et sans danger. On finissait par croire que les obus, les balles tombaient dans l’eau, ne blessaient que la terre, s’évaporaient sans causer aucun mal. Les cœurs humains, si tendres, si tristes qu’ils soient, ne peuvent vivre dans une constante appréhension. Laurence elle-même n’échappa pas entièrement à cette loi commune. Ses anxiétés furent affreuses dans les premiers jours où elle sut Cyril exposé. Elle ne cessait de trembler pour lui. A toute heure, à toute minute, elle se demandait avec épouvante : « Vit-il encore ? N’est-ce point en ce moment qu’il est frappé ? » Puis, son imagination fatiguée se lassa de lui représenter sans cesse l’horreur des tranchées, la mort de celui qu’elle aimait. Son âme réclama un peu de repos et de joie, accueillit avec une sorte d’ivresse les consolations de la religion. Maintenant, elle écoutait avidement les Arêle lorsqu’ils lui parlaient des miracles opérés par la toute-puissance de la prière. Sa ferveur s’accrut. Elle s’attacha passionnément à l’espérance. Le fait que Cyril, pendant huit mois, ne prit part à aucune attaque lui parut manifestement providentiel. Elle se persuada que Dieu, exauçant ses prières, le tiendrait toujours à l’écart des grandes batailles. Mais que devint-elle, lorsqu’au mois de septembre commença l’offensive de Champagne et que Cyril fut bientôt au plus fort de la mêlée ? Il se battait nuit et jour, presque sans relâche. Ses lettres parvenaient encore, brèves et pleines d’une horrible tristesse. Son régiment était décimé, ses amis le quittaient un à un, fauchés par la mort, blessés ou prisonniers. Il les pleurait amèrement. Son cœur brûlait du désir d’imiter ces héros qu’il voyait chaque jour tomber auprès de lui. Il devait s’exposer beaucoup, car il fut, à deux reprises, cité à l’ordre du jour. Cependant Laurence, au milieu de ses angoisses, sentait redoubler sa confiance, puisque, malgré tant de périls, Cyril vivait. La mort l’environnait en vain. La protection divine était évidente. Parce qu’il avait offert sa vie généreusement, Dieu la refusait, le sauvait malgré lui, le couvrait de son aile. Une lettre du poète acheva de rassurer la jeune femme : « Ayez confiance, écrivait-il. J’ai vu la mort de près. Je viens d’y échapper par miracle. Continuez à prier pour moi. » Laurence se jeta à genoux. Son cœur débordait de joie et de reconnaissance. Elle ne craignait plus rien. Comme elle se relevait, un coup de sonnette retentit à sa porte. Elle reçut des mains d’un petit télégraphiste un pneumatique et reconnut l’écriture de Mme de Clet. Sans doute, celle-ci, qui l’attendait le même jour à Bourg-la-Reine, décommandait le rendez-vous pris la veille. Laurence ouvrit l’enveloppe et, sur le mince papier, elle lut quelques mots seulement, écrits en caractères tremblés, désordonnés, presque illisibles : « Cyril tué. Venez, oh ! venez vite ! »

X

Il était presque tenté de croire que le linceul n’enveloppait que les gens vieux et infirmes et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la beauté jeune et gracieuse.

Dickens.

Parmi les désastres imprévus qui consternent la terre, il n’est point de plus sombre ni de plus surprenant prodige que la mort d’un être jeune et, si fréquemment qu’il se reproduise, l’imagination ne le peut concevoir, le tient pour impossible. Debout, Laurence considérait avec une attention extrême le court billet qu’elle venait de lire. Elle n’éprouvait aucune émotion, nulle peine. Son visage ne s’était point altéré, son cœur ne battait pas plus vite, et, par moments, elle secouait la tête comme quelqu’un qui nie. D’abord, son instinct seul refusa de croire à la tragique nouvelle. Puis sa raison la réfuta par des arguments victorieux. La lettre de Cyril, reçue une heure plus tôt, restait ouverte sur la table, protestait comme une voix humaine. Sans doute, elle datait de quatre jours et les obus tombaient à toute minute. Mais n’aurait-il pas fallu à la mort, si prompte qu’elle soit, un long temps, des efforts répétés pour glacer cette vie brûlante, pour détruire ce cœur de poète, vaste comme le monde ? D’ailleurs, comment admettre que le malheur ait pu frapper Cyril sans atteindre Laurence, ni retentir, si faiblement que ce fût, dans son âme ? Cette hypothèse lui arracha un sourire de défi. Tel est l’égarement de l’amour. On le croit sage et inspiré, on l’appelle divinateur. A la vérité, il ressemble à un enfant malade qui toujours délire, se trompe et ne sait rien. Grand par son seul désir, mais aveugle, borné, impuissant, effrayé par une ombre, ravi par la plus vague illusion, il tremble quand rien ne le menace et follement espère quand il est condamné.

« Cyril tué. » Ces deux mots, cependant, quelqu’un avait pu les unir, convaincre Mme de Clet de leur réalité, la contraindre à les répéter. Laurence eut beau froisser le mince papier où ils étaient gravés comme une sentence inexorable, ils continuèrent d’exister, retentissant à ses oreilles comme le tintement grêle d’une cloche lointaine. Elle s’habilla en toute hâte et sortit de chez elle. Pour aller plus vite, elle appela un taxi et donna au chauffeur l’adresse de Mme de Clet. Assise dans la voiture qui roulait à travers les rues tranquilles, elle réfléchissait. Ses yeux ne voyaient que des choses riantes : la jeune verdure des arbres, l’azur transpercé de part en part par les flèches du soleil. C’était un bel après-midi de septembre, lumineux et pâle, dont l’aspect, invinciblement, la rassurait. Elle savait pourtant qu’à cette heure des combats meurtriers se livraient sous ce ciel sans altérer sa sérénité calme. Pourquoi croyait-elle que la nature, féroce pour tous, était cependant incapable de la tromper ? Pourquoi pensait-elle que la même lumière qui éclaire impassiblement tant de désastres, aurait refusé de luire sur sa seule douleur ? « Cyril tué !… non, c’est faux, répétait-elle avec confiance, la preuve en est dans ta beauté, ô noble jour ! Si tu souris si doucement, c’est parce qu’il lève encore vers toi son cher visage. Terre bienveillante, tu n’oserais pas refleurir si tu portais, dans tes profondeurs sombres, son corps brisé, son cœur anéanti. Soleil intègre, toi qui vois tout, tu ne brillerais pas ainsi sans honte si tu contemplais à la fois, en même temps que ma forme vivante, celle de mon amour au tombeau. »