La maison de Mme de Clet se dressait toute blanche au milieu de son jardin fleuri, véritable fouillis de dahlias et de roses. La lumière de ce beau jour l’entourait sans la pénétrer, se brisait contre sa façade aveugle dont toutes les persiennes étaient hermétiquement fermées. Il semblait évident que cette demeure abritait un cœur désespéré qu’elle cherchait à défendre contre la joie insultante du dehors. Laurence n’entendit pas, comme de coutume, des aboiements tumultueux de chiens répondre à son coup de sonnette, ni même des pas s’approcher. La porte s’ouvrit sans bruit, et la vieille servante, qui pleurait et chuchotait tout bas, referma précipitamment le lourd battant de chêne, barrant la route à l’importun soleil. L’obscurité remplissait les pièces closes, admirablement rangées, dont toutes les portes restaient ouvertes et qui paraissaient inhabitées depuis très longtemps. Laurence, les yeux encore éblouis, avançait en tâtonnant à travers ces ténèbres. Elle parvint enfin au cabinet de travail de Cyril. Là, dans la même pénombre, Mme de Clet, déjà vêtue de noir, gisait dans un fauteuil et lui tendait les bras avec un long sanglot. Laurence s’était jetée vers cette forme désolée. Des larmes coulaient sur ses joues. Pourtant elle pleurait seulement de pitié pour l’erreur tragique de cette mère. Elle ne croyait pas à la mort de Cyril. Elle attendait que son émotion fût calmée pour rompre la trame de mensonge jetée comme un filet sombre sur leur vie. Mais après l’avoir embrassée, après s’être plainte à elle avec des mots incohérents, des gémissements entrecoupés, Mme de Clet prit sur ses genoux une lettre ouverte qu’elle lut tout haut, d’une voix vacillante et sans timbre. Cette lettre, écrite par un prêtre, aumônier au régiment de Cyril, était courte. Elle commençait par des condoléances et de pieuses exhortations. Puis elle racontait en quelques lignes le fait simple et terrible. Trois jours auparavant, vers quatre heures de l’après-midi, pendant un court combat, Cyril avait été blessé d’une balle en pleine poitrine. Transporté mourant au poste de secours, il gardait cependant toute sa connaissance. L’aumônier avait pu lui donner une dernière absolution, prononcer près de lui quelques prières auxquelles, n’ayant pas la force de parler, il répondait par signes. S’étant éloigné pour assister d’autres blessés, le prêtre n’avait revu Cyril qu’au moment où celui-ci venait d’expirer. Il décrivait la paix ineffable de ce beau visage endormi, louait cette âme admirable qui, plus d’une fois, s’était ouverte à lui et qu’il voyait au ciel. Sa lettre s’achevait par quelques mots d’espoir et la promesse d’une réunion éternelle. Mais qu’importait à Mme de Clet. Elle ne voulait point être consolée. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, elle sanglotait. De ses lèvres entr’ouvertes s’échappait sans cesse là même plainte monotone : « Il est mort, il est mort ! » Et ce cri, cent fois répété, frappant le cœur de Laurence à la même place, y faisait pénétrer la vérité. Le cher visage, qui partout et toujours l’accompagnait, tout à l’heure encore si radieux, graduellement se décolorait, s’estompait dans l’air vide. Elle le cherchait et ne le trouvait plus. Tout son amour, luttant avec la réalité inexorable, ne réussissait pas à lui rendre la vie. Soudain, comme sous un subit éclat de foudre, Cyril lui apparut, couché sur un lit d’ambulance, inerte, les yeux clos, le sceau de la mort sur la face, tandis qu’autour de lui, comme un décor maintenant inutile, le monde chancelait, se défaisait, tombait en ruines…
Elle pleura durant des jours et des nuits, comme si elle n’avait plus d’autre but, ni d’autre fonction sur la terre. La source de ses larmes semblait intarissable. Elle pleurait tout naturellement comme on respire, jusque dans son sommeil, et plus encore quand elle s’éveillait, car la vie n’offrait plus à son imagination, comme à sa mémoire, que des images sombres : deuils et regrets dans le passé, vide, solitude absolue dans l’avenir. Son chagrin cependant n’était pas égoïste. Elle se penchait, avec une immense pitié, sur la douleur de Mme de Clet. Celle-ci, dans son désespoir, aimait à sentir son triste cœur souffrir auprès du sien : « Oh ! Laurence, je n’ai plus que vous, lui disait-elle souvent, vous seule adoucissez ma peine, jurez-moi que vous ne me quitterez jamais. » Avant qu’elle la réclamât, la jeune femme lui avait secrètement voué toute sa vie.
Chaque jour, elle se rendait à Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui communiquait les lettres que lui écrivaient en grand nombre les chefs ou les camarades de son fils. L’un d’eux, blessé en même temps que lui, avait seul assisté à ses derniers moments dont il fit pieusement le récit. Laurence apprit qu’à l’heure suprême, quand, ayant déjà l’aspect d’un cadavre, il semblait insensible à tout, Cyril avait voulu parler. Si grand fut son effort qu’on vit des larmes filtrer sous ses paupières closes. A plusieurs reprises, distinctement, il avait prononcé deux noms : celui de sa mère et celui de Laurence. Ce fut pour cette dernière une immense consolation. La certitude que Cyril, en mourant, pensait encore à elle, assouvit pour quelque temps l’exigence de sa passion. Ce seul nom, prononcé par lui, était comme un lien entre eux, un signe qu’il la réclamait pour partager son éternité. Maintenant, lorsque son âme appelait l’âme envolée, du fond de la tombe et des ténèbres infinies, ce cri d’amour lui répondait. Elle l’écoutait le jour et la nuit sans parvenir à en épuiser la douceur. Cette parole était pour elle un merveilleux trésor, l’honneur de sa vie brisée.
Peu après, l’aumônier envoya à Mme de Clet un pli cacheté que Cyril lui avait confié pour le mettre en sûreté avant l’attaque. Ce pli contenait deux lettres : l’une pour Mme de Clet, l’autre pour Laurence. La première était pleine de tendres recommandations, de conseils, d’exhortations. La seconde demeura secrète. Laurence ne voulut pas l’ouvrir. Elle sentait encore nettement à ses côtés la présence de Cyril. Les paroles, les beaux exemples qu’il lui avait laissés, si récents, si réels encore, affermissaient son courage. Un jour viendrait où ce souvenir même perdrait sa force et, peu à peu, l’abandonnerait. Elle avait devant elle une longue vie à vivre. Cette lettre était la dernière consolation, le seul secours qu’elle pût désormais attendre. Elle la réserva pour des heures plus désolées. Elle l’enferma dans un étroit sachet et la porta toujours contre son cœur.
Les premiers moments, en effet, ne furent pas les plus durs. La douleur dans son paroxysme a quelque chose de doux et de sacré. Elle soutient en même temps qu’elle accable. Elle détache l’âme de toutes les vanités du monde, l’emporte sur des cimes pleines de lumière où Dieu lui parle familièrement. Tout est simple pour celui qui pleure, comme pour celui qui va mourir. Délivré de toute espérance humaine, n’attendant plus rien de la terre, il écoute la rumeur de l’infini, il regarde si attentivement l’invisible que la face nue de la vérité lui apparaît dans toute sa splendeur. Durant assez longtemps, Laurence, dans la stupeur de sa tristesse, fut profondément calme et résignée. Son chagrin était une sorte d’extase où Cyril l’assistait constamment, la consolait par la promesse d’une réunion éternelle qui lui semblait étonnamment proche. Cet état d’attente passionnée dura peu. Ses larmes bientôt tarirent ; son âme aride rentra dans sa prison de chair. La vie, retombant devant son regard comme un voile bariolé de couleurs affreuses, lui masqua le ciel entr’ouvert.
Alors la religion cessa de la soutenir. Toute ferveur l’abandonna. Elle n’avait, en effet, prié avec ardeur que dans le désir acharné de sauver Cyril. N’ayant point été exaucée, elle douta de la Providence. Lorsque ses confesseurs ou les Arêle lui parlaient de la bonté divine, elle secouait la tête avec un morne sourire, évoquant ce moment où elle jetait vers le ciel de si joyeuses actions de grâce, le remerciant d’avoir préservé son bien-aimé, alors qu’il était déjà mort. Elle eut la faiblesse de juger Dieu ainsi qu’un être humain, de lui garder presque rancune, comme à l’ami qui vient de vous trahir. Maintenant, même à l’église, au lieu de lui offrir simplement sa douleur, elle la lui présentait orgueilleusement, le cœur plein de murmures et de reniements. Mais lorsque sa révolte était trop vive, trop complète, Cyril intervenait. Ombre charmante et souveraine, il revenait hanter ses rêves, ses pensées. Vaincue par la peur de lui déplaire, Laurence tombait à genoux. L’ayant perdu pour toute la vie, elle craignait de le perdre encore pour l’éternité. Alors elle cessait de se plaindre et priait pour qu’il lui fût rendu. L’amour qui la rapprochait de Dieu l’en éloignait en même temps. Courbée au pied des autels, elle n’appelait que Cyril et ne songeait qu’à lui.
L’été passa, puis l’hiver. Elle essaya de vivre. Elle se remit à écrire, sans but, sans suite, sans art, simplement pour soulager parfois son cœur trop lourd. Elle ne croyait plus à l’utilité du travail, à la nécessité de l’effort, depuis qu’elle avait vu tant de nobles destinées avorter misérablement, tant d’êtres investis d’une mission définie descendre au tombeau sans l’avoir pu remplir, depuis que Cyril, poète admirable, était mort sans achever son œuvre et presque sans honneur. Peu à peu elle rouvrit les livres qu’il avait aimés. Elle en lut d’autres qu’il ne connaîtrait jamais. Alors, quand une phrase éblouissante inondait son âme de lumière, elle tournait la tête, cherchant instinctivement l’ami perdu. Elle pleurait parce qu’il n’était plus là pour s’émouvoir et s’enthousiasmer avec elle. Les plus beaux vers et la splendeur du monde, quand le printemps revint, la déchiraient, car toute beauté pour la femme est un amer poison, du moment que, solitaire, elle ne peut l’offrir à l’amour.
Le plus terrible fut le moment où sa jeunesse, qui longtemps avait paru foudroyée, une fois encore se réveilla et, secouant le joug du regret, du malheur, réclama impérieusement un peu de joie. Souvent, vaincue par la langueur d’un beau jour, Laurence se laissait enivrer par de dangereuses illusions. Alors, son imagination puissante, habile, bien exercée, l’entourait de prestiges, d’enchantements, et lui rendait Cyril vivant. Elle le voyait comme autrefois, se pencher sur ses livres. Par moments, elle sentait nettement sa main sur la sienne et la chaleur de son visage contre le sien. Elle évoquait le passé : leurs longues causeries, leurs rires, les adieux. Puis elle inventait d’autres scènes impossibles, le retour de Cyril, de longs voyages avec lui, une existence, parfois triste et pleine de tourments, où jamais pourtant il ne la quittait. Ces rêves enfin se dissipaient, la laissant anéantie. Il lui fallait de nouveau céder Cyril à la mort, rendre tous les bonheurs un instant retrouvés, rentrer dans sa solitude. Pour échapper à l’obsession de ces chimères, elle s’efforça de ne plus songer qu’à la minute présente, de vivre comme un être éphémère qui, né le matin, doit mourir le soir, qui n’a pas de passé et n’aura pas d’avenir. Ses habitudes changèrent. Elle s’occupait de son ménage, se pliait à des besognes matérielles longtemps dédaignées, rangeait, s’agitait. Lorsqu’elle allait passer quelques jours chez les Arêle, à Versailles, jamais plus on ne la voyait s’asseoir au parc, goûter dans le repos le charme d’une heure radieuse. Elle allait toujours, elle marchait comme quelqu’un qui fuit. Le soir, lorsque étendue dans son lit, elle attendait de tomber dans l’oubli du sommeil, sa pensée s’en allait errer, dans la forêt de Fontainebleau, parcourir les sentiers familiers, saluer les arbres amis. Car sa jeunesse, pourtant si douloureuse, lui apparaissait comme une époque paisible et délicieuse. C’était le seul temps de sa vie qu’elle pût évoquer sans souffrance.
Chaque jour, l’injustice féroce de la destinée lui apparaissait avec plus d’évidence. La douleur, la mort choisissaient, pour les frapper avec une partialité terrible, les plus vertueux, les meilleurs, épargnant au contraire respectueusement les méchants, les médiocres. Elle ne pouvait dominer son indignation lorsqu’elle lisait dans les journaux le nom de son ancien ennemi, Douran, âme basse mais brillant officier, qui maintenant, général et commandant d’armée, se couvrait de gloire depuis le début de la guerre. La France, si unie lors de la mobilisation, se divisait en deux camps bien distincts : le camp des victimes et celui des habiles auxquels seuls profitait la douleur des premiers. Un jour, Gaston Noret vint annoncer à Laurence son prochain mariage. Il épousait une jeune fille fort jolie, richement dotée, qui oubliait pour lui un fiancé mort à Charleroi.
— Ceux qui se font tuer sont de fameuses poires, ricanait le bohème avec sa franchise cynique.