Laurence ne voulut plus le voir. Elle le haïssait pour cette parole et, parce qu’il vivait heureux, préservé de tout danger par un rempart de héros :
— C’est pour ces lâches que Cyril est mort, se disait-elle.
— Non, mon enfant, c’est pour vous, lui répondaient les Arêle lorsqu’elle exhalait devant eux sa révolte. Le Christ seul est mort pour le monde entier. Tout homme, si grand qu’il soit, ne meurt que pour un petit nombre d’amis. Parce que vous étiez très près de Cyril et qu’il vous aimait, il a désiré sans nul doute que son exemple, son sacrifice, servent à votre salut. Suivez donc sa trace humblement, sans regarder autour de vous, ne méconnaissez pas son amour. N’aurait-il éclairé et racheté que votre âme, son sang n’eût point coulé en vain.
Laurence alors s’attendrissait, comprenait de nouveau le sens divin de la douleur. Elle retrouvait toujours auprès des Arêle un peu de courage et de paix. Bientôt, cette consolation même lui fut retirée. Ses amis, en effet, vieillissaient beaucoup. Le colonel eut une attaque d’apoplexie qui lui laissa un embarras de la parole et une grande fatigue cérébrale. Mme Arêle déclinait aussi visiblement. La maladie et la douleur, peu à peu, les retranchaient du monde, opposaient un invincible obstacle à l’ardeur de leur charité. S’ils ne cessaient pas de prier pour ceux qui leur étaient chers, ils ne pouvaient plus les aider effectivement par leurs encouragements, leurs exhortations, leurs conseils. Ils n’avaient plus la force de soutenir une conversation suivie. Laurence, lorsqu’elle venait les voir, ne restait qu’un instant, n’osait plus leur parler de ses chagrins. Elle les embrassait, leur souriait, les quittait vite. Elle les aimait et s’en savait aimée. Mais, comme tant d’autres, ces deux figures séraphiques s’effaçaient de sa vie.
XI
J’ai été mis en oubli dans les cœurs comme un mort ; on m’a traité comme un vase brisé.
Ps. XXX, 12.
Dans son abandon, Laurence s’attachait à Mme de Clet chaque jour davantage. La différence d’âge qui les séparait ne leur permettait pas de se comprendre entièrement. Quoique frappées par la même épreuve, elles n’avaient pas la même façon de souffrir. Mme de Clet, qui ne s’était jamais éloignée de la religion, y trouvait tout naturellement sa force et sa consolation. Son âme simple et enthousiaste se jetait en Dieu avec une impétuosité toujours nouvelle. Sa foi était inébranlable, sa ferveur ne connaissait ni sécheresse, ni déclin. Laurence, toujours torturée par le doute, s’étonnait d’une ardeur si constante. Mais quand le désespoir la glaçait jusque dans la moelle des os, elle se réchauffait avec délices près de ce cœur toujours brûlant. C’était maintenant Mme de Clet qui la soutenait, la réconfortait, lui parlait d’espérance. Elle l’adorait, l’appelait sa fille chérie. Elle avait, pour lui témoigner son affection, des effusions qui bouleversaient la jeune femme.
— Je n’ai pas le droit de me plaindre, lui disait-elle souvent. Dieu est bon puisqu’il m’a donné en vous un tel trésor. Oh ! sans doute, j’ai hâte de rejoindre au ciel mon Cyril. Pourtant, vous m’enchaînez à la terre. Oui, pour vous, à cause de vous, je désire vivre quelques années encore.
Laurence s’émerveillait d’une telle tendresse. La pensée qu’une créature humaine l’aimait et avait besoin d’elle lui rendait la vie supportable encore. Chaque semaine, elle allait passer deux ou trois après-midi à Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui racontait l’enfance de Cyril, lui redisait ses moindres paroles. Elles relisaient ensemble ses lettres. Son souvenir, qui prenait pour Laurence une acuité si douloureuse alors qu’elle était seule, lui était infiniment doux quand Mme de Clet l’évoquait avec elle. Ces longues conversations, ces réunions lui devenaient absolument nécessaires. Elle s’attristait souvent en songeant que sa vieille amie, vraisemblablement, mourrait avant elle, qu’il lui faudrait la perdre et la pleurer.
Le temps passait. Nul n’espérait plus revoir jamais la paix. Privée du revenu que lui rapportait sa maison de Sedan, Laurence se trouvait aux prises avec les plus grandes difficultés pécuniaires. Les Arêle, toujours généreux, lui servaient et venaient de lui assurer par testament une rente annuelle de trois mille francs. Son loyer, trop élevé, absorbait les deux tiers de cette somme. Et elle avait, tout en vivant avec économie, entamé fortement son petit capital. La guerre menaçant de durer toujours, il lui fallait trouver un moyen de se suffire avec ses minces ressources. Juliane parvint à résoudre ce problème, en apparence insoluble. Quoique dépourvue de toute bonté réelle, elle était naturellement obligeante. Laurence, d’ailleurs, à plusieurs reprises, lui avait prêté de l’argent qu’elle n’avait pu lui rendre. Cette dette et le respect inné de la solidarité familiale stimulèrent sa froide charité. Dans la maison qu’elle habitait, avenue d’Orléans, au rez-de-chaussée, un petit logement de garçon, composé de deux pièces agréables et claires et d’un cabinet de toilette, se trouvait libre. Cette bonbonnière se louait huit cents francs par an. Mais l’absence de toute cuisine semblait la rendre inhabitable pour une femme. Juliane leva cet obstacle, en proposant à sa belle-sœur de prendre ses repas chez elle, moyennant une pension extrêmement modique. Cette combinaison, qui devait mêler si intimement sa vie à celle de deux êtres qu’elle ne pouvait aimer, épouvanta Laurence. Elle se soumit pourtant à la nécessité et donna congé de son appartement.