De son côté, Mme de Clet cherchait à déménager. Elle avait pris en horreur sa grande maison de Bourg-la-Reine, où elle retrouvait partout de trop déchirants souvenirs. Le peu d’argent que Cyril lui avait laissé était épuisé. Trop pauvre pour conserver une bonne, elle ne pouvait habiter sans danger une demeure absolument isolée. Pour accroître un peu son revenu, elle se décida à vendre une grande partie des meubles anciens et rares qu’elle avait toujours conservés à travers tous les avatars de sa fortune. Des amis dévoués les lui achetèrent à l’avance et les payèrent un bon prix. Elle se reconstitua ainsi un certain capital dont les intérêts, joints aux loyers que lui rapportait son immeuble de Dijon, devaient la préserver du besoin.
— Je veux rentrer à Paris, disait-elle à Laurence, vivre tout près de vous et je serai heureuse.
Elles visitèrent ensemble des appartements. A l’avance, Mme de Clet se déclarait sans exigence. « Une cabane me suffira, affirmait-elle, si je puis vous voir facilement, ma chère Laurence. » Dès qu’elle entrait dans les logis étroits, que ses ressources lui permettaient seuls d’aborder, sa résignation se changeait en révolte. Elle ressortait précipitamment.
— Oh ! oh ! quelle affreuse cage, s’écriait-elle avec dégoût, j’y mourrais au bout de trois jours. Malgré ma pauvreté, il me faut, pour rester en bonne santé, de l’air, de l’espace, des pièces peu nombreuses mais grandes, un jardin. Cherchons hors de Paris, les environs immédiats sont bien desservis, je viendrai facilement vous voir.
Elles trouvèrent en banlieue des rez-de-chaussée avec jardin. Ils étaient extrêmement vastes et délabrés. Mme de Clet les visitait en frissonnant.
— Brr…, disait-elle, comme je sentirai doublement ma solitude dans ces grandes baraques !
Laurence excusait ces contradictions, comprenant qu’il est permis à tout être affligé de ne pas savoir ce qu’il veut. Elle cherchait avec patience une combinaison qui pût satisfaire entièrement Mme de Clet.
— Au fond, lui dit un jour celle-ci, ce qu’il m’aurait fallu, c’est la province ou la campagne. Tenez, j’ai reçu hier une lettre d’une ancienne amie qui a perdu comme moi son fils unique. Elle s’est retirée dans un couvent à Lourdes. Elle est complètement indépendante, mais non point seule. Les dames pensionnaires sont charmantes. Je pourrais avoir une grande chambre, exposée au midi, la jouissance d’un parc immense, une nourriture succulente, tout cela pour huit francs par jour. C’est presque incroyable. On dit qu’à Paris, bientôt, les restrictions vont devenir terribles. Là-bas, nulle privation à craindre : pas besoin de chauffage, le climat est divin. Le couvent possède des vaches, des poules. On a du lait à volonté, des œufs d’une fraîcheur exquise. Et quelle atmosphère religieuse, on est à la source des grâces, ajouta-t-elle, confondant dans un même enthousiasme ces divers avantages matériels et spirituels.
— Sans doute, approuva complaisamment Laurence, ce couvent eût été le rêve peut-être pour nous deux.
Mais sa pauvreté l’enchaînait au foyer de son frère et il était entendu que Mme de Clet ne pouvait la quitter. Elle s’étonnait un peu de voir celle-ci entretenir une correspondance suivie avec son amie de Lourdes et réclamer sans cesse de nouveaux renseignements. Elle la pressait d’arrêter avenue du Maine un appartement petit, mais qui lui semblait acceptable. Mme de Clet ajournait sans cesse sa décision. Un après-midi elle accueillit Laurence avec une tendresse plus vive encore que de coutume.