— Ah ! je vais vous faire de la peine, lui dit-elle tristement, mais sans aucun embarras. Pourtant vous m’approuverez, j’en suis sûre. Figurez-vous que j’ai reçu une lettre de Lourdes hier. On m’avertissait qu’il restait une seule belle chambre dans le couvent, qu’elle était demandée par trois personnes, que si je la voulais, il fallait l’arrêter immédiatement par dépêche. Que faire ? Vous êtes témoin que je ne trouve rien à Paris ni en banlieue. Laisser échapper cette chambre et tant d’avantages, c’était de la folie peut-être. J’aurais voulu courir chez vous, vous consulter, il était trop tard. J’ai passé toute ma nuit à prier, à pleurer, demandant à Dieu, à Cyril, de me guider. Le matin venu, je n’ai plus hésité, j’ai télégraphié pour arrêter la chambre, Ah ! si je ne vous avais pas, Laurence, je partirais joyeuse, sans rien regretter, mais c’est un affreux chagrin pour moi de vous quitter, même momentanément.
Laurence demeura un instant immobile, silencieuse et comme foudroyée.
— Momentanément, dit-elle enfin, répétant avec effort ce mot qui l’avait particulièrement frappée. Momentanément ? Vous voulez dire pour toujours ? C’est une séparation absolue, définitive.
— Je mourrais, si je croyais cela, s’écria Mme de Clet. Vous viendrez me voir chaque année, ou c’est moi qui viendrai.
La jeune femme la regardait avec stupeur. Elle savait que leurs ressources respectives ne leur permettraient jamais d’entreprendre de tels voyages. Elle trouva des arguments d’une indéniable évidence pour démontrer que toute réunion leur serait désormais impossible. Mais Mme de Clet refusa de se laisser convaincre. Elle sourit et leva les yeux au ciel d’un air inspiré.
— Dieu nous aidera, dit-elle ; il ne m’enverrait pas là-bas si vous ne deviez m’y rejoindre. Pour nous réunir, il fera naître des occasions inattendues, nous donnera l’argent nécessaire. Je le lui demanderai tellement qu’il m’exaucera, j’en suis sûre. Si je n’avais pas cette certitude, je ne partirais pas !
Elle ne mentait pas. C’était une âme parfaitement noble, incapable de perfidie, mais qui, volontiers, se nourrissait d’illusions, prenant ses désirs pour la réalité. Dominée par son enthousiasme pour Lourdes, elle supprimait avec la plus sincère mauvaise foi le seul obstacle qui l’eût empêchée de partir. Elle devinait obscurément qu’un climat agréable, un beau site, une atmosphère saine et paisible, un certain bien-être physique, l’absence de tout souci matériel, mieux que la plus solide amitié, rendent la vie supportable. Cependant, son instinct seul la poussait à choisir la meilleure part, à rechercher des avantages que sa raison dédaignait. Elle n’avait fait aucun calcul égoïste. Elle sacrifiait Laurence et ne le savait pas. Mais celle-ci, incapable de comprendre cette absolue candeur, se crut victime d’une monstrueuse hypocrisie.
— Hélas ! songeait-elle indignée, tant de protestations cachaient donc tant d’indifférence ? Elle ne pouvait vivre sans moi. Mon affection était son seul bonheur et mon cœur son asile. Pourtant elle m’abandonne. C’est une abominable trahison, la plus noire du monde.
Son chagrin fut si violent que, dès le lendemain, elle tomba malade. Elle dut rester toute une semaine au lit avec une forte fièvre. Mme de Clet vint la voir tous les jours. Un après-midi, la trouvant mieux, elle fondit en larmes :
— Oh ! Laurence, que j’ai souffert durant ces huit jours, dit-elle. Les mères, voyez-vous, s’inquiètent toujours follement pour leurs enfants. Je vous ai crue perdue !