« Elle m’aime, songea Laurence abasourdie. Je ne comprends rien à ces cœurs mortels. Elle m’aime, c’est indéniable, mais à sa manière. Tout le monde aime à sa manière qui n’est jamais la bonne. Sans doute j’ai dû parfois décevoir les autres autant qu’ils m’ont déçue. Il faut être indulgente. »
Elle témoignait toujours à Mme de Clet la même tendresse. Mais l’effort qu’elle devait faire pour lui cacher sa peine l’accablait de fatigue. Cette amitié, autrefois si consolante, devint son supplice. Il lui fallait dépenser tout ce qui lui restait d’énergie, de force d’âme dans ses visites à Bourg-la-Reine. Le reste du temps, elle passait ses journées dans son lit, se nourrissait à peine, n’ayant plus le courage de préparer ses repas. Sa santé s’altéra et sa faiblesse accrut encore sa sensibilité. Devant les autres, elle parvenait encore à se dominer. Seule, un bruit inattendu, une porte claquant brusquement, la moindre douleur physique, lorsque par hasard elle se heurtait à quelque meuble, lui arrachaient des larmes. La mort de Royale Egypte, qui s’éteignit un matin sans souffrance, lui fit une peine affreuse.
— Comme la vie est chose précaire ! se dit-elle. Après tout, il vaut mieux que Mme de Clet s’en aille. Je ne la verrai pas mourir.
Le départ de Mme de Clet pour Lourdes coïncida avec le déménagement de Laurence qui dut subir à la fois toutes les ruptures. Elle dit adieu à sa jeunesse, à son passé en quittant l’appartement où elle avait vécu près de Cyril, malheureuse et pourtant comblée, des heures qui restaient sa seule richesse. Il lui fallut passer sans transition, de cette atmosphère triste mais recueillie et pleine d’amour, dans un foyer sans chaleur ni tendresse. Les deux premiers repas pris chez son frère lui furent horriblement pénibles. Etrangère parmi ces gens satisfaits, elle écoutait avec un sentiment de glacial isolement les phrases pompeuses de Juliane, les plaisanteries d’André, les réflexions extraordinaires de leur fillette, enfant trop précoce, déjà mondaine et précieuse comme sa mère. Laurence passa une mauvaise nuit et, le lendemain, se leva de bonne heure pour aller conduire Mme de Clet à la gare.
On était au mois de février 1917. Depuis plusieurs semaines, chaque nuit la température descendait à dix-sept et dix-huit degrés au-dessous de zéro. Ce matin-là, le froid était plus pénétrant encore que de coutume. Un vent coupant et âpre neutralisait les efforts nonchalants du soleil pâle et tout empaqueté de brumes.
— Certes, je serai mieux à Lourdes par un hiver pareil, disait Mme de Clet, frissonnant sous son lourd manteau de voyage. Il y a entre les Pyrénées et Paris une grande différence de température, on me l’écrit encore ce matin. Là-bas, durant le jour, on se croirait en été ; les nuits seules sont froides. Mais, Laurence, loin de vous, j’aurai toujours le cœur glacé.
— On ne saurait tout avoir, répondit doucement Laurence.
Elle parlait sans aucune amertume. Elle désirait sincèrement que toute déception fût épargnée à Mme de Clet.
— Car maintenant, songeait-elle, quoi qu’il arrive, je ne pourrai plus rien pour elle. Cyril, ce n’est pas ma faute ! Vous me l’aviez laissée, j’aurais voulu lui être douce. C’est elle qui m’abandonne.
Arrivées à la gare, bien avant l’heure du départ, les deux femmes s’installèrent dans un compartiment vide. Mme de Clet avait pris dans ses mains les mains de Laurence et, d’une voix émue, elle lui disait les choses les plus tendres, les plus touchantes. La jeune femme, accablée, répondait à peine. Elle ne s’expliquait pas comment un être qui l’aimait si sincèrement pouvait volontairement la quitter pour toujours. A vrai dire, ce départ était en grande partie son œuvre. Elle n’avait rien fait pour l’empêcher, elle n’avait pas tenté de combattre les influences auxquelles Mme de Clet obéissait inconsciemment. La vie est une lutte acharnée où, pour ne point tomber dans le dernier malheur, il nous faut constamment nous défendre contre nos meilleurs amis mêmes, incapables qu’ils sont de deviner nos moindres chagrins. Ah ! si en cet instant, à cette heure pourtant tardive, Laurence avait avoué sa peine ; si, invoquant le nom de Cyril, elle avait supplié sa mère, disant : « Ne me quittez pas, de grâce, je n’ai plus que vous moi aussi, et je ne puis vivre à jamais seule au milieu d’étrangers ! » Si elle avait parlé, peut-être Mme de Clet, comprenant enfin le mal qu’elle lui faisait, fût-elle descendue du train pour la suivre, renonçant à ses projets. Les cœurs humains ne sont pas inexorables. Ils se sacrifient volontiers à ceux qui les implorent. Les faibles trouvent partout aide et protection. Mais ceux qui, trop fiers pour se plaindre, dissimulent leur souffrance secrète, ceux-là ne rencontrent, la plupart du temps, nul secours. Parce qu’ils sont forts, on les charge de toutes les croix et, se détournant d’eux, on les fuit, on les abandonne à leur courage.