Cependant, l’heure du départ approchait. Laurence descendit du train sur le quai. Penchée à la portière du wagon, Mme de Clet, tout en larmes, lui parlait :

— Soignez-vous bien pour moi, disait-elle, souvenez-vous que j’ai besoin de vous pour vivre. Oh ! quelque chose me dit que nous nous reverrons bientôt. Ecrivez-moi souvent. Je le ferai, moi, tous les jours. Au revoir, n’est-ce pas, au revoir !

Au moment où le train s’ébranlait, son regard, tout à coup, devint tellement semblable à celui de Cyril que Laurence couvrit ses yeux de sa main avec un gémissement. Une fois encore, son nom, prononcé par une voix connue, lui entra dans le cœur comme une flèche douce et empoisonnée. Puis brusquement les cris des employés, les sifflements aigus de la vapeur, le grincement des roues du train sur les rails formèrent autour d’elle la grande rumeur de l’adieu. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la voie devant elle était vide. Sur le quai, les rares personnes venues pour accompagner quelque voyageur se hâtaient vers la sortie. Elle les suivit machinalement, chancelant comme un aveugle que son guide a quitté et qui, pour la première fois, cherche tout seul sa route au milieu des ténèbres.

Elle voulut rentrer chez elle à pied, cherchant instinctivement dans le mouvement et la marche un étourdissement salutaire. Il y avait ce matin-là beaucoup de monde par les rues, car, malgré le froid, ce temps sec invitait à la promenade. Laurence, au milieu de cette foule, sentait plus cruellement sa solitude et sa détresse. Elle regardait avec une attention extrême tous ces passants, s’étonnant de voir tant de visages si calmes, si indifférents, parfois même dilatés par le rire, quand chaque jour tant d’hommes mouraient au front, quand la vie était si tragique. Par moments, il lui semblait que ces inconnus la dévisageaient avec curiosité, remarquaient sa démarche chancelante, ses traits défaits, ses yeux hagards. Alors, elle se redressait, s’efforçait de prendre une attitude ferme, raidissant tous les muscles de son visage.

— Quelle contrainte, songeait-elle, et comme on est mal pour souffrir au milieu des hommes ! Même dans les temps de calamité publique, la douleur sera toujours pour eux un étonnement et un scandale. Tout être malheureux est retranché du monde, sa place est parmi les bêtes, dans le désert, dans la forêt !

La forêt ! Longtemps après qu’elle l’eut prononcé, ce mot retentissait encore dans son cœur. Dominant la rumeur de la rue, il bruissait, il frémissait, imitant à lui seul le murmure des arbres. Elle se souvint des années passées près d’eux, à Fontainebleau ; du serment qu’elle leur avait fait. Elle espéra en eux. Il lui semblait que seuls ils sauraient encore lui rendre un peu de paix. En cette heure où tout lui manquait, la forêt lui apparaissait comme son unique asile, car la nature ne peut ni trahir, ni mourir. Sa splendeur est sans déclin, sa douceur éternelle. Laurence, les yeux demi-fermés, ne voyant déjà plus que futaies, branches entrelacées, rochers noirs, marchait plus lentement, obsédée par le désir de la fuite et du voyage.

Soudain, au coin d’une rue, la devanture d’un bijoutier attira ses regards. Un instant, elle s’immobilisa, réfléchissant devant ces objets scintillants. Puis, s’étant dégantée, elle entra délibérément dans le magasin et, lorsqu’elle sortit, elle ne portait plus au doigt une bague en diamants et rubis que son père lui avait donnée, mais elle serrait dans son petit sac quelques billets de banque.

En arrivant au seuil de sa maison, elle croisa son frère qui rentrait :

— Eh bien ! dit-il en lui serrant la main, comment va ? Froidement ! Quelle bise ! Un rude temps pour ceux du front. On dit que quelques morts ont eu les pieds gelés cette nuit dans leurs tombes.

Il avait pris, depuis le début de la guerre, le goût des plaisanteries macabres. Laurence eut horreur de lui. Elle se détourna, disant :