Comme une jeune fille, amenée en présence du roi dont elle va devenir l’épouse, apercevant pour la première fois son auguste visage, frémit et se désespère parce qu’elle n’est point assez belle, ainsi Laurence, le cœur pénétré d’une humilité déchirante, repassant toute son existence, évoquant son reniement, sa longue révolte, sa résistance au seul amour, pleurait ses dernières larmes que le vent gelait sur sa face. Mais comme elle s’affligeait d’être pauvre de toute vertu, de tout mérite, soudain, avec une ineffable joie, elle se souvint d’avoir beaucoup souffert. Aussitôt l’énigme de sa vie lui fut expliquée. Sa destinée, pleine de tempêtes et de tragédies sombres, lui apparut comme une voie unie et droite qui conduisait à la lumière.

— Bénie sois-tu, dit-elle, ô parfaite infortune, car je comprends enfin l’œuvre éclatante que tu accomplissais en moi. Tu me fus accordée par grâce, afin que je n’arrive pas les mains vides devant mon juge. Du moins, à défaut d’autres présents, je puis vous les offrir, Seigneur, toutes ces douleurs que j’ai parfois maudites, ne sachant pas qu’elles étaient ma richesse, ma sauvegarde, ma force ! Recevez-moi à cause d’elles, car elles m’ont préservée des souillures du bonheur et lentement purifiée pour vous. Acceptez donc, ainsi qu’un holocauste, non voulu, précieux pourtant, ma jeunesse désolée, ma constante solitude, la trahison de tous ceux en qui j’ai eu foi, la mort de ceux que j’ai aimés. Acceptez mon amour pour Cyril, le long désir toujours trompé, l’attente toujours vaine, la grande rupture de mon cœur au jour des adieux. Acceptez enfin, ô mon Dieu, avec tout le passé, le présent, ces quelques minutes qui me séparent encore de vous. Souvenez-vous, Bonté suprême, que j’ai cru en vous indomptablement à cette heure où vous m’aviez livrée à toutes les puissances des ténèbres. Je vous offre mon abandon, ma misère complète, cette épouvante où j’entre sans aucune assistance.

Cyril, cependant, ne l’avait pas quittée. Comme elle formulait cette plainte, elle le revit encore. Il semblait tendre les mains vers elle dans un geste de pitié secourable. Elle le contempla tendrement et lui dit adieu.

— Ecarte-toi, supplia-t-elle, afin que pendant cette minute, la dernière qui me soit accordée pour souffrir et pour mériter, j’endure toute la douleur possible. Ecarte-toi, laisse-moi mourir seule.

La chère ombre docilement s’évanouit. Laurence acheva sa prière :

— Mais ce dernier bien qui me restait encore, cette image trop adorée, Seigneur, je veux vous la sacrifier aussi, vous offrant jusqu’au souvenir de Cyril, car je sais que pour vous plaire, il faut être absolument nue et pauvre. O Dieu ! roi des déshérités, amant de ceux qui n’ont plus rien, vous qui pour me conquérir m’avez tout repris et tout arraché, vous, dont j’ai subi toute ma vie la jalousie et la violence, consumez en moi mon dernier amour, afin que je sois devant vous comme un gouffre vide, un abîme béant qui souffre et qui désire !

Quand elle se fut ainsi dépouillée de tout, reniant ses affections humaines afin de les retrouver purifiées, son cœur entra dans la paix. Autour d’elle, l’air retentissait de bruits confus, craquements, sifflements aigus, lugubres plaintes. Sur le fond immobile de l’ombre, les hêtres et les chênes, fantômes menaçants ou plaintifs, se tordaient furieusement sous l’effort des rafales. Plus abandonnée qu’une bête sauvage, Laurence gisait dans cette horreur, dans cet effroi, avec, pour dernier lit, la terre, pour témoins, les arbres délirants, pour prières, la grande lamentation du vent. Pourtant, ayant rouvert les yeux, elle regardait avec tendresse la neige qui devait être son linceul, la forêt qui, l’ayant perdue par ses ruses, assistait implacable à son agonie. Il n’était pas jusqu’à la bise glacée sous laquelle frémissait encore sa chair misérable qu’elle n’essayât de bénir. Elle à qui le plus beau soleil avait été amer et le printemps ennemi, elle pardonnait à cette nuit pleine de terreurs qui la tuait cruellement.


Mais adieu, toi que nous avons suivie jusqu’à cette heure où ta vie s’achève, où Dieu t’a saisie dans sa main, où tu reposes, assouvie et comblée, plus jeune qu’au jour de ta naissance, ta longue peine réparée par un instant d’amour. Déjà ton âme, dont la mort lentement rompt les liens, à demi sortie du monde, entrevoit la lumière, savoure la plénitude de la foi. Ton extase demeure pour nous impénétrable. La douleur seule nous a confié tous ses secrets. Nous pouvons chanter l’inquiétude humaine, l’espérance trompée, la passion vaine, les tourments de l’attente et du désir. La joie, qui est chose divine, dont parfois l’aile nous effleure, nous a toujours caché son visage exultant. Nous qui vivons, nous qui souffrons, nous qui luttons dans les ténèbres, nous qu’un souffle d’air trouble et change, que saurions-nous dire de l’esprit sauvé auquel nul ne ravira plus la vérité conquise, la victoire obtenue ? Nous ne comprenons point ce qu’est la délivrance, moins encore la certitude ou la stabilité ; et, pour la paix, nous avons entendu parler d’elle, mais nous ne connaissons que son nom.

Paris. — Imp. Paul Dupont (Cl.). — 6.4.24