Lentement, des profondeurs de son passé, elle vit surgir une foule de figures familières qui s’avançaient, par groupes, et qu’elle examinait avec une attention extrême, comme les pages d’un livre obscur et sacré, cent fois relu, mais encore imparfaitement compris.

D’abord parurent des fantômes hostiles : Lucie Jaffin, Douran, Hecquin, Mme Heller, tous ceux qui l’avaient persécutée, déçue, trahie, lui révélant la laideur du monde.

Puis vinrent des figures falotes : Juliane, André, Gaston Noret, tous ces médiocres, sans vertu, ni méchanceté, sans grandeur, ni bassesse, pauvres êtres dont un grain de sable comblait le cœur étroit, dont le bonheur mesquin dégoûtait du bonheur.

Mais bientôt, parmi cette foule confuse qui passait et repassait dans sa mémoire, Laurence distingua des visages plus chers. Silencieusement, avec un geste de bénédiction, les ombres de ceux qu’elle avait aimés l’entourèrent. Ombres pathétiques, qui toutes avaient subi un cruel martyre : Ursule, pauvre âme, consumée de charité, immolée au bonheur d’un seul être qu’elle n’avait pu sauver ; Paul Dacellier, cœur sans repos, dévoré par le feu d’un inextinguible désir non réalisé ; les Arêle, si doux, si purs, et pourtant si durement éprouvés, vivants encore, mais déjà morts avec leurs fils perdus.

Pourquoi Laurence, à cette heure plus encore qu’autrefois, éprouvait-elle, pour ces infortunés, l’admiration fervente, complète, un peu jalouse qui, d’ordinaire, s’adresse aux seuls heureux ? D’où venait que leurs vies manquées lui paraissaient plus enviables qu’aucune autre, leur voie rude préférable aux plus faciles chemins ? Ces vaincus de la vie gardaient pour elle un aspect triomphant, l’assurance et le calme des victorieux. Manifestement, ils possédaient une sagesse supérieure à celle du monde. Une force était en eux, une lumière qu’elle avait devinée, reconnue toute jeune. Ils lui avaient appris que nul n’est grand ici-bas que par la foi, la douleur ou l’amour.

— Cela, je le savais, songeait-elle, évoquant une ombre plus chère encore, mais sans vous, Cyril, j’aurais pu l’oublier, m’égarer pour toujours. Vous avez été mon père et ma mère, mon guide, ma force, mon ami. Chacune de vos paroles illuminait pour moi le monde et les plus ténébreux mystères. Par vous, j’ai vécu votre vie et la mienne, vous ayant donné mon âme. Vous m’avez détachée de tout et de vous-même, cruellement parfois, pour me livrer à Dieu. Par vous, j’ai connu la privation suprême, le désir sans repos et la soif et la faim. A travers les affres, les miracles de l’amour humain, vous m’avez conduite à l’amour infini.

Elle atteignait le but de son voyage, l’instant où nul guide humain n’est plus nécessaire, où la créature expirante, soumise à l’action directe de la grâce, doit sans intermédiaire chercher son créateur. Laurence prit congé des figures qui l’avaient visitée, leur adressant à toutes, amies ou ennemies, un sourire de tendresse ou de pardon. Elles s’éteignirent une à une, la laissant seule dans l’ombre. Mais cette ombre était comme un voile épais posé sur un divin visage. Une approche invisible remplissait déjà cette solitude. Laurence était comme une femme dans les ténèbres, enfermée sans le savoir, avec son bien-aimé, et avant qu’il lui parle, avant qu’il la touche, elle a deviné sa présence, elle a crié son nom.

— Dieu, Dieu, mon Dieu ! gémit-elle.

En même temps, il lui sembla qu’un glaive fulgurant pénétrait en elle, venait frapper dans les dernières profondeurs de son cœur un point que la douleur humaine n’avait encore jamais blessé. Et les larmes qui lui échappèrent lui parurent les premières qu’elle eût jamais versées, tant leur saveur était à la fois âcre et douce. Elle voulut, dans un geste familier, porter la main à ses paupières humides. Mais déjà elle ne pouvait plus faire aucun mouvement. Le froid paralysait ses membres. La neige durcie enserrait étroitement son corps, le soudait à la terre maternelle. Dans cette chair anéantie que dévorait la mort, l’âme seule vivait d’une vie puissante. Comblée par une présence ineffable, elle chantait passionnément.

— Seigneur, c’est donc vous, disait-elle, qu’ai-je à présent besoin d’explications ? Puis-je nier l’existence du feu dont je sens sur moi la brûlure ? C’est vous, être infini, mystérieux, inexplicable, que rien en moi ne comprend, que tout en moi, au premier signe, salue et reconnaît, silence plus éloquent que toute parole, face cachée plus belle qu’aucune figure vivante. Les formes, les visages humains qui vous révélaient à moi vous cachaient en même temps. Maintenant qu’ils se sont évanouis, je vous vois, je vous trouve enfin ; amour sans déclin, amour éternel, vous que j’ai à la fois constamment fui et cherché.