Sur les bois, pesait un silence ineffable. Sans aucun bruit, la neige continuait à tomber, si douce, si douce, et pourtant si dangereuse. Sur tout ce qui se trouvait soumis à son empire, elle opérait tranquillement ses maléfices ordinaires, étouffant dans la nature tout vestige de vie, dans l’âme humaine toute énergie, toute volonté. Comment songer encore à la nécessité de l’action ou de la lutte, dans ce paysage irréel où tout semblait mirage, ombre vaine, illusions, prestiges du sommeil ? Le ciel restait caché, la terre invisible. Les arbres, à travers le tourbillon blanc qui les environnait, étaient pareils à des colonnes de fumée. Fantôme parmi ces fantômes, Laurence s’attardait, pensant que ce repos lui serait salutaire, qu’il serait toujours temps de reprendre sa route. Elle ne songeait pas que l’heure s’avançait, que les journées de février sont courtes, que chaque minute, en s’écoulant, mettait en péril sa vie.

Si profonde était sa rêverie, si grande sa distraction, qu’elle ne s’étonna pas d’entendre, dans ce désert, s’élever une voix humaine, un chant qui tout d’abord lointain se rapprochait, se précisait, et par lequel elle se laissait bercer. Il lui fallut faire un effort de réflexion pour comprendre que c’était une chose étrange, inespérée, extraordinaire, réelle cependant, car ses sens ne l’abusaient pas. Il s’agissait bien d’une voix humaine, d’une voix masculine, jeune et retentissante, qui chantait une chanson de marche. Laurence aperçut bientôt, assez loin sur la gauche, à travers la neige, une silhouette encore indistincte que les arbres cachaient par moments, mais qui reparaissait bientôt et seule marchait, remuait, vivait dans la forêt morte. L’inconnu, un garde forestier, avançait rapidement, réglant ses pas sur le rythme de sa chanson. Il tenait à la main un gourdin qu’il faisait tournoyer autour de lui et dont il frappait parfois un arbre qui résonnait sourdement sous le coup.

Laurence se dit que la présence de cet homme était pour elle une grande chance. Il connaissait les bois. Il allait lui indiquer sa route. Il l’accompagnerait, l’aidant à marcher si sa faiblesse était trop grande. Franchard ne devait pas être très éloigné. Il la conduirait jusqu’à la maison forestière où elle trouverait un abri pour la nuit, un lit, un peu de nourriture, du feu. Malgré sa fatigue, elle ne désirait pas ces biens si enviables et elle regardait avec indifférence approcher son sauveur.

Bientôt, il parvint à un carrefour où le sentier qu’il suivait croisait celui où s’attardait Laurence. Il eût pu, en tournant la tête, l’apercevoir. L’abandonnée avait prévu ce geste qui lui semblait si naturel et que pourtant il ne fit pas. Rien, en effet, ne l’avertissait qu’une créature humaine souffrait si près de lui. Talonné par le froid, par l’heure tardive, il traversa le rond-point obliquement sans s’arrêter et s’engagea dans un chemin qui montait sur la droite. Pour attirer son attention, il eût fallu que Laurence courût vers lui sans attendre, l’appelât d’un cri assez fort pour dominer sa chanson. Mais elle était parvenue à cet état d’épuisement où l’être le plus énergique ne peut plus rien pour lui-même. Il faut alors, pour le sauver, qu’on le secoure de force. C’est l’état du soldat malade, blessé, fourbu par vingt combats et qui peut tout juste mourir à la place qui lui fut assignée, mais non point se porter en avant, ni même fuir. Laurence voulut appeler : ses lèvres n’émirent qu’un gémissement faible. Elle voulut marcher : il lui sembla qu’elle était prisonnière de l’arbre qui la soutenait. Elle demeurait captive, engourdie, retenue de tous côtés à son appui par les liens d’une enlaçante tristesse. Déjà le garde s’éloignait. Dominée par une invincible torpeur, elle vit sa silhouette diminuer, disparaître à travers les arbres. Sans faire aucun mouvement, aucune tentative pour la saisir, elle laissa passer la chance offerte, et cette chance était la dernière.

En effet, maints signes annonçaient la fin du jour. L’après-midi sans éclat, semblable à un long crépuscule, avait jusqu’au dernier moment dissimulé l’approche de la nuit. Maintenant, de minute en minute, l’horizon se rétrécissait. La neige, tout à l’heure si blanche, si éblouissante, prenait une pâleur terne et grise. Soudain Laurence comprit, qu’égarée ainsi dans la forêt où la nuit allait la surprendre, par ce froid implacable, elle était en danger de mort. La peur, comme un coup de fouet, ranima sa volonté défaillante, dissipa l’inconcevable enchantement qui la retenait captive. Elle bondit, s’élança sur les traces du garde, dont elle venait d’entendre encore, vaguement, très loin, la voix affaiblie. Elle gravit le sentier qu’il avait suivi, courant péniblement dans la neige qui lui montait presque jusqu’aux genoux. Elle appela. Son cri désespéré se perdit dans l’air sans écho, dans l’énorme silence. Elle parvint enfin en haut de la côte, espérant follement y découvrir une maison, une silhouette humaine et n’y trouva rien que des arbres, le sentier qui se continuait, barré par l’ombre. Elle appela une fois encore, de toutes ses forces, de toute sa vie. Rien ne lui répondit. Le garde était déjà très loin sans doute. Quelle folie d’avoir perdu à le poursuivre un temps précieux ! Dix minutes de marche encore dans cette direction, elle eût trouvé la grande route, un peu plus loin Franchard. Mais elle ne le savait pas. Craignant de s’égarer plus encore, elle redescendit le sentier, chercha de nouveau au carrefour les traces de ses pas. La neige les avait en partie recouvertes. L’ombre achevait de les rendre indistinctes. Ce signe ne pourrait la guider longtemps. Mais sans plus calculer, prenant un sentier au hasard, espérant quelque secours impossible, elle allait, elle courait, fuyant cette nuit envahissante qui, de toutes parts, l’enlaçait comme un filet qui se resserre. Ses pieds blessés saignaient ; chaque pas lui causait des douleurs inouïes. D’affreux vertiges, par moments, troublaient sa vue, la faisaient dévier du sentier parmi les arbres où s’embarrassait sa marche. La neige ne tombait plus, mais le froid, se faisant plus âpre, la mordait au visage comme une bête. Elle ne pensait plus à rien, elle marchait et fuyait. L’instinct de la jeunesse et de la vie, seul, agissait en elle, luttait furieusement contre sa propre chair, sa fatigue, sa faiblesse, contre la nature ennemie, la mort. Une première fois, ses forces la trahirent. Elle tomba. Le blanc tapis qui pliait mollement sous son corps lui parut doux ainsi qu’un lit de repos. Un sursaut de terreur la remit debout. Elle fit quelques pas encore. Tout à coup, il lui sembla que les arbres remuaient, se mettaient à tourner autour d’elle une sorte de ronde, d’abord lente, puis vertigineuse. Pour essayer de rompre ce cercle infernal, elle se jetait de côté et d’autre, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Ce fut là son dernier effort. Et elle s’abattit sur la neige, pauvre proie longtemps traquée, qu’avaient enfin saisie, pour l’immoler, la forêt, l’hiver et la nuit.

XIII

Lors aussi s’évanouira la peur démesurée, et l’amour désordonné mourra.

Imitation, 3, XXXVII.

L’ombre était maintenant complètement tombée. Nulle étoile, ni le plus mince rayon de lune ne perçaient les épais nuages. Seule, la persistante blancheur de la neige luisait faiblement dans l’obscurité morne. Le vent commençait à s’élever, avec une rumeur pareille à celle de la mer montante. Les ténèbres qui délivrent la nature comme l’être humain des contraintes imposées par le jour, invitaient toute douleur à délirer, et la forêt, sortant de sa stupeur, ouvrant enfin ses mille bouches, se plaignait longuement sur le cœur de la nuit.

La tête appuyée à son bras, comme un enfant qui dort, Laurence gisait sur le sentier, entre deux rangées d’arbres noirs, gardiens inexorables auxquels elle n’échapperait plus qu’en échappant à la vie. Par moments, elle regardait, au-dessus de leurs cimes mouvantes, le vide du ciel sans étoiles, cet espace inconnu, où bientôt s’allumeraient pour elle les lumières éclatantes, invisibles encore à son œil de chair. Mais, le plus souvent, sa paupière restait close. Elle ne souffrait pas. Le froid l’engourdissait lentement, d’une manière presque insensible. Son corps, épuisé par la marche et la faim, cédait à la mort sans révolte, avec une sorte de volupté. Pourtant, elle demeurait absolument lucide. Comme un voyageur, prêt à partir, loin, par delà les mers, fait une dernière fois le tour de sa maison, saluant ses souvenirs heureux ou tristes et rassemblant ce qu’il doit emporter, ainsi son âme parcourait le cercle de sa vie, cherchant parmi bien des ruines, une perle sans prix : cette vérité, cette sagesse qu’acquiert ici-bas, à force de peine, toute créature, la seule chose qui lui reste à son dernier jour et soit une richesse au seuil de la tombe.

En ce monde, où tout est mystère, l’homme n’a point d’autre guide que l’homme, son semblable, duquel lui vient toute douleur et toute science. Chaque être qu’il rencontre, noble ou abject, ami ou ennemi est un signe de Dieu, un point de repère, écueil ou phare, placé sur la route obscure qui va du provisoire à l’éternel. C’est pourquoi, à cette heure dernière, Laurence, les yeux fermés, s’efforçait d’évoquer, non point les circonstances de sa vie, mais, un à un, les personnages, héros ou comparses, qui, avec elle, en avaient joué le grand drame.