« Je vous connais, vous êtes si folle que vous m’accuserez peut-être d’insensibilité, disant : « Il a refusé mon âme ! » Comprenez-moi. Aller à Dieu, ce n’est pas rompre tous les liens qui nous attachent aux créatures, mais les renouer plutôt d’une manière plus forte, plus durable. Je ne vous demande pas de m’oublier, bien au contraire. Je pense que votre place doit être à mes côtés, toujours unie à moi, et, comme autrefois sur la terre dans des livres périssables, lisant avec moi dans le livre éternel. Je n’imagine pas qu’au ciel même nous puissions être pleinement heureux, si nous n’y devions retrouver, pour les mieux aimer, nos amis les plus chers. Je pars le premier. Pourtant, là où je vais, je vous aiderai encore. Quels que soient parfois votre abandon, votre détresse, même si je me tais quand vous m’appellerez, ne doutez pas de moi. Sachez que je suis avec vous, que je vous attends et que je désire ardemment votre âme. Le mal que je vous ai fait, je veux vous en demander pardon à jamais. La douleur que je vous ai apportée, je veux la consoler durant l’éternité. Il n’y aura pas de repos absolu pour moi ; tant que vous ne m’aurez pas rejoint, tant que je ne verrai pas sourire dans la lumière votre visage heureux. »
Le ciel s’était obscurci plus encore et la neige commençait à tomber abondamment. Laurence ne s’en apercevait pas. Courbée en deux, le front dans ses mains, elle relisait la précieuse lettre qui, comme par miracle, répondait à ses questions, dissipait ses doutes, rassurait pour toujours son amour anxieux. Quand elle la sut par cœur, elle se leva. Tout haut, lentement, distinctement, comme pour prendre à témoin le ciel et la terre de son triomphe, elle dit : « Il m’aime encore ! »
Ces simples mots, comme une formule magique, la réconcilièrent avec l’univers. La forêt, tout à l’heure hostile, lui apparut comme un lieu enchanté, Elle venait d’ailleurs de changer encore. La neige, qui tombait à flots, raccourcissait les perspectives, fondait et brouillait les lignes du sévère paysage. Ses flocons légers flottaient, erraient longuement dans l’air avant de toucher le sol ou de se poser sur un arbre. Ils couvraient les plus minces branches d’une frondaison étincelante et délicate. Laurence se crut dans un verger, au printemps, quand le vent d’orage arrache aux arbres et jette de tous côtés des tourbillons de pétales. A travers cette blancheur mouvante, elle avançait, non plus comme un être maudit qui cherche en tremblant un asile incertain, mais comme une enfant bien-aimée au milieu du jardin paternel où tout a fleuri pour elle.
— Il m’aime encore, songeait-elle, mieux qu’autrefois, pour toujours. Il m’aime. Oui ! je dois en croire sa parole et cette certitude en moi, plus douce qu’aucun serment. Pourquoi souffrir et regretter les jours passés ? La vie, médiocre et malfaisante, tissait autour de nous sa trame d’erreurs et de malentendus. Les mots humains sans cesse nous trahissaient, nous imposaient leurs réticences. A tous moments, il me quittait. Mais la mort, au lieu de séparer, rapproche. En le perdant, je l’ai trouvé.
Longtemps, elle marcha ainsi, exhalant vers Cyril ce cri passionné qui, sans cesse, retentissait en elle. Enfin, elle s’arrêta, comme pour attendre une réponse, et quelques termes de la lettre lui revinrent à la mémoire, pareils à un refus doux et inexorable : « Vous m’aimez d’un amour démesuré dont je ne suis pas digne. Ne vous arrêtez pas à moi, Laurence, passez outre. Allez à Dieu, c’est Lui que vous aimez en moi sans le savoir. »
Elle réfléchissait, étonnée, un peu triste.
— Dieu, dites-vous, songeait-elle. Eh quoi ! Cyril, vous n’étiez pas l’amour ? Dieu, dites-vous ! C’est bien. Je sais qu’en dehors de Lui rien n’existe, qu’il est le but de tout désir, que sans lui le cœur le plus riche connaît la privation. Mais je l’ai appelé en vain, et j’ai eu peur de son silence, peur de son nom formidable. Hélas ! pour aller vers Lui, dites, quelle est la route ? Celle de la douleur sans doute, puisque tout s’obtient par la douleur et la patience, l’être infini comme l’être humain. O Cyril, je ne vous ai conquis que par un long martyre. Je vous ai tant attendu, tant cherché, ami cher ! Je ne refuserai pas de le chercher et de l’attendre, Lui, mon Dieu !
Maintenant, l’extase où elle avait été plongée se dissipait. Après avoir touché le ciel, elle se retrouvait sur la terre avec la certitude d’un long exil. De nouveau, le poids de la vie l’accablait. Elle comprenait que, pour gagner la récompense éternelle, il lui faudrait beaucoup souffrir encore. Son premier devoir était de retourner parmi les hommes, d’abord à Fontainebleau, puis à Paris pour y subir son destin, pour reprendre la croix qu’elle avait rejetée et qu’elle acceptait de nouveau humblement. Alors, ayant fini sa course errante, trouvé ce qu’elle cherchait : son courage et son âme, elle regarda autour d’elle, essaya de s’orienter.
Ce n’était pas une tâche aisée. Elle se trouvait dans cette partie de la forêt qui s’étend entre Barbison et Franchard et que sillonnent des sentiers pareils, réunis symétriquement, de place en place, par des carrefours semblables. Là, même en été, quand le soleil par sa position offre un point de repère, le promeneur doit consulter sa carte pour ne point s’égarer. Les écriteaux ne peuvent renseigner que ceux auxquels les moindres chemins sont depuis longtemps familiers. Mais Laurence qui, dans les environs directs de Fontainebleau, eût retrouvé sa route au milieu des ténèbres, connaissait moins bien cet endroit, déjà lointain, que l’absence et la neige achevaient de lui rendre étranger. Pourtant, gagnant le carrefour le plus proche, qui était celui de Bois d’Hyver, elle en fit le tour en consultant les écriteaux. Le premier, fendu par quelque bourrasque, n’était plus qu’un tronçon inutile. Elle déchiffra les autres un à un, lisant : « Route des Ventes Alexandre », « Carrefour du Chêne des Marais », « Route du Bois d’Hyver », « Carrefour des Monts Girard ». Ces noms ne lui rappelaient rien. Elle s’efforça de rassembler ses souvenirs ; mais son esprit, tourné passionnément vers les choses éternelles, éprouvait une extrême difficulté à s’intéresser aux réalités terrestres. A quoi bon, d’ailleurs, chercher un raccourci pour rentrer dans la ville ? N’était-il pas plus simple de reprendre les chemins qu’elle avait suivis ? Si capricieux qu’eût été son itinéraire, n’avait-elle pas, pour la guider, un signe sûr : la trace de ses pas que la neige, en tombant, n’avait pas encore effacée entièrement ?
Il était douteux cependant qu’elle pût refaire une marche de cinq à six kilomètres à travers la neige épaissie où elle n’avançait plus qu’avec de pénibles efforts. Après deux jours passés presque sans nourriture, cette longue course dans la forêt glaciale la laissait épuisée. Maintenant que ni le désespoir, ni l’indignation ne la soutenaient plus, elle éprouvait une immense fatigue et s’avouait qu’elle avait faim et froid. L’humidité de son manteau mouillé pénétrait ses vêtements, gagnait son corps transi. Ses chaussures trop légères, trempées, déformées et durcies par la neige, blessaient ses pieds douloureux. Elle n’avait pas fait cinquante pas dans la direction du retour, qu’elle s’arrêtait défaillante, s’appuyant à un jeune arbre comme à l’épaule d’un ami.