Et une réponse lui parvint, précise et simple : « Parce que tu as donné tout ton cœur à la créature périssable, cherchant en elle tes seules délices, alors que l’amour humain n’aboutit qu’à la trahison. »

Dans le grand silence qui pesait sur la forêt, cette sentence retentit longtemps, comme si, successivement, chaque arbre, s’éveillant d’un profond sommeil, se plaisait à la répéter. Et Laurence méditait cette explication qui lui révélait enfin complètement l’horreur de la vie. Oui, c’était vrai, l’amour humain, maudit et condamné, se trouvait réduit à tromper sans cesse, à se briser contre l’infranchissable solitude où languit, malheureux et inaccessible, tout être mortel. Elle-même, si acharnée, si fidèle en ses affections, n’avait-elle pas dû, l’un après l’autre, abandonner ceux qu’elle aimait ? En dépit de ses efforts, elle n’avait pu sauver son père de la douleur, ni le défendre contre la folie. Ursule était morte loin d’elle et, peu à peu, reprise par la force de la jeunesse, elle les avait oubliés pour Cyril. A lui, du moins, elle s’était crue liée indissolublement. Elle défiait l’espace et le temps de les séparer jamais. Elle aurait juré que sa vie dépendait de la sienne, qu’aucune douleur ne pouvait le frapper sans retentir aussitôt dans son cœur. Pourtant, au moment où la mitraille le renversait mourant sur un champ de bataille, nul pressentiment ne l’avait avertie. Elle demeurait tranquille, tandis que, sur un lit d’hôpital, soldat inutile et brisé dont on se détournait déjà, il avait prononcé son nom avec des larmes. Cette heure, qui pour lui était la dernière, l’heure tragique, suprême, pleine de visions et de fantômes, pour elle avait été simple, douce, pareille aux autres. Peut-être regardait-elle en souriant la lumière d’un beau jour, à l’instant même où il sombrait dans la nuit éternelle. Sans qu’elle l’assistât d’une prière, d’un cri de pitié, il avait subi les grandes épouvantes de l’agonie. Lui, son idole et son amour, il était, comme tous les hommes avant lui, entré seul dans la mort.

Et soudain une autre pensée l’accabla :

— Si moi, qui n’avais que Cyril au monde et qui toujours étais en peine de lui, je n’ai pu deviner ses souffrances, savoir qu’il me quittait, être avec lui toujours, au moins par la pensée, comment lui, du haut du ciel, pourrait-il encore me suivre, me rester fidèle ? N’est-il pas séparé de moi par des abîmes de joie ? Tandis que j’erre, perdue, dans ces déserts de neige, n’est-il pas au centre du feu, retranché dans la paix incommunicable ? Peut-il se souvenir de mon visage devant la face de Dieu ? Non, il m’oublie. Il m’a trahie avec les astres et les anges.

Alors, elle précipita sa marche. Elle allait, elle courait presque, portant en elle, ainsi qu’un aiguillon furieux, son amour indigné. Son cœur n’exhalait que reproches, blasphèmes, accusations. Séparée de tout et de Cyril même, elle songeait avec un indicible désespoir à cette âme exultante au ciel.

Elle parvint enfin au carrefour des Cépées. Là, quittant la grande route, elle s’enfonça sous les piliers de la Cathédrale. Ce lieu jadis si beau, si riant, quand le vent de septembre chantait sous ses hautes nefs, était maintenant méconnaissable. Le ciel bas, couleur d’encre, pesait sur les arbres qui, raidis dans un gigantesque effort, semblaient soutenir avec peine ses nuées croulantes. L’horizon menaçant fermait de draperies mortuaires ce temple sinistre où, sur la blancheur crue de la neige, ressortaient, avec un relief funèbre, les troncs humides et sombres des hêtres. Dans cet étrange paysage, tout était blanc ou noir et rien n’avait gardé les couleurs de la vie. Laurence se crut parvenue au dernier cercle de l’enfer. Elle avançait avec l’espoir de revoir enfin la terre brune et familière, une feuille, peut-être un pan de ciel bleu. Mais devant elle, à l’infini, s’entr’ouvraient les mêmes étendues glacées. Partout le ciel était fermé, la terre maudite. Partout elle se sentait poursuivie, cernée par la solitude.

Soudain, dans l’effort qu’elle fit pour franchir un talus glissant, quelque chose se déplaça sous son corsage avec le bruit léger d’un papier qu’on froisse. La lettre de Cyril reposait toujours sur sa poitrine. Elle n’avait pas tout perdu ! Ce dernier trésor lui restait encore.

— Vais-je l’ouvrir ? songeait-elle. Vais-je épuiser d’un seul coup ma dernière richesse ? Pourquoi différer plus longtemps ? N’ai-je pas atteint le point culminant du malheur ? Si rien ne me vient en aide, j’ai peur de ne pas pouvoir vivre, fût-ce une heure. Je ne puis tarder davantage.

Elle descendait à ce moment un sentier, étroit et raide, qui menait dans une partie de la forêt où les futaies étaient moins élevées. Dans un carrefour gisait le tronc d’un arbre abattu. Laurence balaya de la main la neige qui le couvrait et s’y assit. Ce repos lui fut doux. Elle tira de son corsage la lettre de Cyril, l’ouvrit et lut :

« Mon régiment est au repos pour quelques jours. Je profite d’un instant de calme pour vous écrire, car j’ai comme un pressentiment que ma vie me sera bientôt demandée et votre sort me cause la plus déchirante inquiétude. Laurence, pauvre enfant, que deviendrez-vous si je meurs ? Je sais que vous vivrez, — vous me l’avez promis, — mais probablement dans un absolu désespoir. Il faut qu’au moins quelques paroles de moi vous parviennent encore. Je suis extrêmement changé, et vous n’avez pas changé avec moi. Vous êtes toujours dans les tourments et l’ombre épaisse, moi je suis parvenu à la sérénité. Mon cœur, si longtemps inquiet, si longtemps déchiré, s’est enfin apaisé, parce que j’ai trouvé la vérité, l’ineffable amour, parce que Dieu est toujours avec moi. Dieu, Laurence ! Comme ce nom seul est doux, suffisant. Je voudrais qu’il vous ravisse, ainsi qu’il me ravit. Je voudrais vous léguer ma foi, partager avec vous le trésor de ma paix, car je me sens responsable de votre âme qui s’est si passionnément donnée à moi. Je tremble que la douleur de ma mort ne vous éloigne de Dieu au lieu de vous en rapprocher. Laissez-moi vous éclairer, vous guider, vous montrer une erreur dont vous ne soupçonnez aucunement la gravité : vous m’aimez d’un amour démesuré, infini, dont je ne suis pas digne. Tout ce qui en vous désire la beauté sans ombre, l’amour sans déclin, le parfait, l’éternel, se trompe en s’adressant à moi. Vous me prenez pour la lumière et je ne suis qu’un reflet de l’auguste soleil, une étincelle de l’incorruptible flamme. Je ne suis, comme tout être et toute chose, qu’un ouvrage et un signe de Dieu. Ne vous arrêtez pas à moi, Laurence, passez outre. Allez à Lui ; c’est Lui que vous aimez en moi sans le savoir.