Une voiture mal suspendue, grinçante, cahotante, traînée par un cheval défaillant, l’emmena à travers les rues noires vers le centre de la ville. Appuyée sur les durs coussins qui sentaient le moisi et la pourriture, Laurence se réjouissait d’avoir froid. Elle ne pensait à rien, ne souffrait plus. Son corps grelottant, sa chair misérable, désiraient comme le bonheur suprême un asile, un feu, la douceur d’une chambre claire et chaude.

Mais l’hôtel où elle descendit ne lui offrit pas, dès l’abord, le bien-être matériel qu’elle espérait goûter. On croyait, en y entrant, passer d’une rue éventée à une rue plus froide encore. Le charbon manquait, cette année-là, dans toute la France et le calorifère n’était pas allumé. Dans ces murs délabrés de maison provinciale, stagnait un air plus âpre encore que celui du dehors. Une servante, emmitouflée de châles épais, conduisit la voyageuse dans une chambre morne où Laurence but sans plaisir un thé tiède, grignota quelques gâteaux qui semblaient vieux de plusieurs siècles. Puis, tout de suite, elle se déshabilla, se glissa dans des draps humides et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, elle aperçut, derrière ses volets clos, une clarté étrange qui n’était pas celle du soleil. La femme de chambre, en lui apportant son déjeuner, lui apprit que la neige était tombée durant la nuit et, ouvrant les persiennes, découvrit un pan de toit étincelant sous un ciel sombre. Puis elle entassa dans la cheminée une pyramide de bûches minces et alluma un feu ardent dont toute la chambre fut égayée. Laurence, pour avoir moins froid, quitta son lit, s’enveloppa de son manteau, s’installa au coin de l’âtre, contemplant, avec le sourire ébloui d’une enfant malheureuse, la belle flamme dansante. Elle but à petites gorgées, lentement, son thé du matin. Quand elle fut réchauffée, réconfortée, elle s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau.

En face d’elle, la neige s’allongeait comme un tapis sur les toits, ceignait d’un cordon diamanté les balustrades des croisées, parait somptueusement la laideur ordinaire des maisons. En bas, sur la chaussée, sur les trottoirs, passaient sans interruption des camions militaires, une foule bariolée d’officiers, d’infirmières, de soldats aux uniformes variés. Malgré cette animation inusitée, sous ce voile éblouissant, Laurence reconnaissait parfaitement la rue Grande, la vieille rue provinciale, étroite, encaissée entre des façades inégales et de noirs magasins. Devant ce décor familier où rien n’avait changé, elle mesurait mieux l’immense transformation opérée en elle et qui n’était pas l’œuvre unique du temps. Pour l’accabler et la vieillir ainsi, il avait fallu la douleur de l’amour, la seule qui flétrisse une âme féminine, la marque pour toujours, car les autres peines, si vives qu’elles soient, n’altèrent pas la jeunesse. Huit ans auparavant, en quittant Fontainebleau, Laurence gardait encore, en dépit des épreuves subies, un courage intact, une ardeur frémissante, la possibilité d’être heureuse. Elle ne connaissait pas Cyril. Elle espérait en lui sans l’avoir jamais vu. Et, en un instant, il lui était devenu plus nécessaire que tout au monde. Il avait décuplé pour elle la valeur des années, lui apportant chaque jour des émotions nouvelles, des chagrins inoubliables. Il était descendu dans sa mémoire plus profondément qu’aucun souvenir, remplaçant tout ce qu’elle avait aimé. C’est parce qu’il l’avait quittée qu’elle était seule, errante, et partout étrangère. Appuyée sur lui, ou certaine qu’il était encore sur la terre, elle eût goûté quelque douceur à chercher dans la ville les traces de son passé. Mais, puisqu’il n’était plus là pour la consoler de tout, pourrait-elle supporter ce sombre pèlerinage, évoquer tant de deuils, sans lui irréparables ? Que retrouverait-elle dans sa course inutile à travers des ruines ? Seulement les ombres de son père et d’Ursule, une maison dont le seuil lui était interdit ; seulement des indifférents, incapables de comprendre son malheur, des ennemis qui s’en réjouiraient ; peut-être Lucie Jaffin, l’œil au guet, toujours prête à se réjouir de la douleur des autres. Laurence frissonnait en songeant à cet affreux visage. Elle avait peur des vivants, peur des fantômes, peur de tout ce qui pouvait ranimer la douleur qu’elle supportait si mal et qu’apaiserait, croyait-elle, miraculeusement la forêt.

Elle décida de ne pas sortir encore, s’habilla lentement, puis, s’étant agenouillée, fit sa prière. Mais les formules habituelles avaient fui sa mémoire et seul lui montait aux lèvres un verset connu, un grand cri de détresse : « Mon Dieu, jetez vos regards sur moi ; prenez pitié de moi, car je suis seul et pauvre ! »

L’heure du déjeuner la surprit, inerte, rêvant devant son feu. Elle descendit et s’installa près d’un poêle en faïence qui chauffait imparfaitement la grande salle à manger. L’odeur des mets lui était agréable, jusqu’au moment où, s’étant servie avec plaisir, elle portait à sa bouche la nourriture tout d’abord désirée. Alors une nausée subite la faisait défaillir ; elle repoussait son assiette avec dégoût, attendait impatiemment le plat suivant pour éprouver encore la même répulsion. Autour d’elle, rapprochés du feu le plus possible, une vingtaine de convives déjeunaient. C’étaient, pour la plupart, des militaires de tous grades. Quelques-uns s’isolaient avec une femme, épouse, mère, sœur ou maîtresse, à des tables particulières. Les autres, groupés à la table d’hôte, riaient très haut, parlaient fort. Parfois ils prononçaient gaiement des noms tragiques : Charleroi, Verdun, Les Eparges. Ils avaient tous été au front, couru de grands dangers, reçu de graves blessures. Pourtant ils étaient sains et saufs. Laurence, songeant à Cyril mort, regardait avec une amère jalousie ces vivants. Elle prit à la fin du repas deux tasses de café, puis, ranimée par ce brûlant breuvage, elle sortit de l’hôtel et, tout droit, par la rue Grande et le boulevard de Paris, gagna la forêt.

Elle ne l’avait jamais vue sous cet aspect polaire, car, durant les hivers peu rigoureux où elle habitait Fontainebleau, la neige n’était jamais tombée que pour fondre presque aussitôt. Aujourd’hui, sa nappe étincelante, légère mais durcie par la gelée, recouvrait la terre. Son éclat éclipsait aisément celui du ciel terne et toute la clarté du jour semblait venir du sol, de ce blanc tapis scintillant qui s’étendait à l’infini.

Autrefois, quand elle avait vingt ans, Laurence se fût vite familiarisée avec le blanc désert où elle venait d’entrer. Elle eût partagé sans effort le recueillement ascétique des arbres, semblables à des moines sous leurs blancs capuchons. Désarmée par ses adorations ferventes, la grande magicienne, qui avait changé la forêt, eût, d’un coup de baguette, aboli dans sa mémoire le souvenir, endormi son âme jeune et libre encore, prompte à subir toute influence. Maintenant, nulle autre beauté que celle d’un visage ne devait plus la subjuguer. La douleur l’entourait comme une muraille. Les fantômes de ses amis perdus la gardaient, l’isolaient, la retranchaient du monde, lui voilaient la splendeur des choses extérieures. Nulle communion ne pouvait s’établir entre la nature, pétrifiée par l’hiver, et ce cœur fermé par le sceau de l’amour.

Sans comprendre les causes de cette mésintelligence, elle accusait les bois hostiles qui semblaient s’ouvrir à regret devant elle, tandis que, refaisant instinctivement sa dernière promenade, elle montait par la route du Bouquet-du-Roi vers la Cathédrale :

— Ne me reconnaissez-vous point, disait-elle, beaux arbres, mes confidents ? N’aurez-vous point pour moi un geste d’accueil ou de pitié, me refuserez-vous tout asile ? En si peu de temps, ingrats, m’avez-vous oubliée ? Ou bien, durs et bornés, n’avez-vous, ainsi que les hommes, qu’insultes et dédains pour les naufragés de la vie ? Vous les victorieux, vous les triomphateurs qui, toujours debout, résistez aux vents, aux orages, à l’hiver, ne cédant qu’à la foudre, chers arbres, n’ayez pas horreur de moi, à cause de mes larmes, car ce n’est pas une mince douleur qui a pu détruire mon courage, jadis formé par vous. J’ai été dépouillée de tout : rien ne m’a été laissé de tous les biens qui m’étaient nécessaires. Un moment je me suis trouvée riche, presque heureuse. Je m’appuyais sur des vivants tendres et forts. Je les retenais d’une étreinte puissante et que je croyais éternelle, mais ils m’ont été arrachés. Mon père, Ursule, Cyril ! Tous perdus ! Une amie cependant m’était restée, une seule ! C’était trop encore. Elle m’a abandonnée. O forêt ! selon mon serment, n’ayant plus rien, je viens à toi. Reçois-moi, berce-moi sur ton sein maternel. Donne-moi la force et la paix. Dis-moi pourquoi j’ai tant souffert.