Maintenant, elle gagnait le fond de la chambre, pénétrait dans son cabinet de toilette, allumait une lampe qui jetait dans l’étroite pièce une éblouissante lumière. Elle enleva une à une les épingles qui retenaient avec peine ses cheveux écroulés. Ils se déroulaient, mais restaient séparés en mèches inégales. Laurence, rejetant la tête en arrière, secoua dans un mouvement violent leur masse mordorée. Puis sans leur donner d’autres soins, car le temps pressait, elle refit sa coiffure. Elle agissait vite et sans coquetterie, évitant, autant qu’elle le pouvait, de se regarder dans la haute glace suspendue devant elle, car elle n’avait aucune complaisance pour son visage qu’elle savait sans beauté.
Pendant ce temps, Ursule s’agitait, ranimait le feu presque mort, recueillait les livres dispersés dans la chambre et les replaçait en piles symétriques sur la table, déjà couverte de papiers épars qu’elle regarda d’un air réprobateur, sans oser pourtant y toucher. Sa ronde l’ayant amenée au pied du divan que Laurence venait de quitter, elle s’arrêta scandalisée. Des branchages amoncelés, d’épais feuillages jaunes et roux le recouvraient entièrement. Brisés, froissés, foulés par le poids du corps qui s’y était étendu, ils retombaient jusqu’à terre, et décoraient le mur d’une façon fantasque.
— Allons, bon, qu’est-ce encore que toutes ces saletés ? murmura la vieille fille en joignant les mains.
— Ces saletés ? riposta Laurence, en passant à travers la porte du cabinet sa tête ébouriffée, pouvez-vous parler ainsi ? C’est la dernière parure de la forêt. Ces feuilles mortes ont une si belle couleur que je voudrais pouvoir en rapporter une masse énorme pour en joncher toute cette pièce et m’en faire un tapis. Ce serait magnifique, Ursule !
— Vous croyez, mon enfant ? dit la pauvre fille perplexe, partagée entre ses instincts ordonnés et le respect qu’elle éprouvait pour les fantaisies les plus saugrenues de sa jeune cousine.
Après avoir rangé quelques objets encore, elle rejoignit Laurence dans son cabinet de toilette. Elle semblait préoccupée et, au bout d’un moment, elle dit avec timidité :
— Vous n’avez rencontré personne, ma chérie, durant votre promenade ?
La jeune fille haussa légèrement les épaules :
— Mais non, Ursule. Les gens de Fontainebleau sont bien trop bêtes pour aller dans les bois par un temps pareil. Ils se croient obligés au printemps de prendre contact avec la nature, parce qu’ils ont entendu dire que le printemps est beau. Ils vont aussi une ou deux fois, en octobre, admirer les fastes célèbres de l’automne. Mais nous sommes presque en hiver, et ils ne savent pas que sous la brume humide qui monte de la terre, en novembre, la forêt est plus belle que par le plus clair jour de mai. Ils ont peur de la boue, du brouillard, de la pluie. Dieu bénisse leur sottise, car à cette saison, les arbres, les sentiers sont bien à moi, rassurez-vous.
— Vous êtes tellement déraisonnable, reprit Ursule en soupirant, que je tremble toujours. Votre père serait furieux s’il apprenait jamais que vous vagabondez dans la forêt, toute seule jusqu’à la nuit. C’est si imprudent, si extraordinaire…