Si habituée que fût Juliane à dissimuler ses impressions, sa stupéfaction fut si grande qu’elle perdit absolument contenance.
— Mon Dieu ! balbutia-t-elle dans son embarras, je ne sais… je n’aurais jamais cru…
Et, ne pouvant terminer sa phrase que par une impolitesse, elle se tut en rougissant pitoyablement. M. Hecquin vint à son aide.
— Vous n’auriez jamais cru qu’à mon âge je puisse encore songer à me remarier, dit-il avec une humilité touchante et sans lever les yeux. Hélas ! plus je vieillis, plus ma solitude me semble dure à supporter. N’allez point imaginer que je cherche une femme pour me soigner dans mes vieux jours. Je ne suis plus jeune, mais mon tempérament reste vigoureux, ma santé excellente. Mon pauvre père est mort à quatre-vingts ans d’une attaque, sans avoir jamais été malade. Tout me porte à croire que je m’en irai comme lui, discrètement, sans causer de soucis à personne. Comprenez-moi donc : si je souhaite posséder une compagne, c’est pour la gâter et la chérir. Votre belle-sœur, je l’avoue, par ses malheurs et son courage, a gagné mon cœur. Je n’aspire qu’à lui donner la vie douce et facile qui lui a manqué jusqu’ici. Ses moindres désirs seront pour moi des ordres. Je ne la contrarierai jamais, je respecterai ses goûts, ses habitudes. Ah ! qu’il me serait doux d’avoir cet ange à mon foyer ! conclut-il en fixant sur le plafond un regard extatique.
— Peut-être le bonheur de Laurence est-il là, dit Juliane, ébranlée par ce discours ; mais en admettant, cher monsieur, que ma belle-sœur vous soit favorable, il me paraît à peu près impossible d’obtenir le consentement du colonel.
— Ah ! qu’à cela ne tienne ! s’écria le banquier avec ardeur. L’assentiment de Mlle Laurence me suffit. Je la prendrai sans dot. Je ne demande rien. Je suis assez riche pour deux.
« Mais c’est clair, il l’adore, songea Juliane, impressionnée par ce désintéressement. Voilà donc pourquoi il la trouvait si parfaite. C’est l’aveuglement de l’amour ! »
Cette découverte inouïe lui parut à la fois burlesque et attendrissante. Elle répondit, avec un sourire indulgent :
— Laissez-moi conduire cette affaire et fiez-vous à moi.
— Oh ! merci, s’écria M. Hecquin avec transport. Vous ne trouvez donc pas trop ridicule le vieil ami dont le cœur est resté jeune ? Parlez pour lui, dirigez-le et soyez assurée de sa reconnaissance. Vous disposez de toute ma vie, ajouta-t-il en lui baisant la main dans un grand geste pathétique.