— Quoi ! En échange d’un instant de plaisir, je donnerais mon cœur et mon âme ? Dieu m’épargne une pareille honte ! protesta Laurence indignée.
Les paroles du peintre la troublèrent longtemps, car elle respectait profondément l’amour et elle s’affligeait de le déshonorer en acceptant un mariage qu’il n’embellirait pas. Heureusement, aucun prétendant ne se déclarait encore. Bien qu’elle demeurât silencieuse et glacée en leur présence, elle effrayait un peu ces corrects jeunes gens attirés par sa dot. Tous avaient un grand souci de leur dignité. Ils voulaient bien épouser une jeune fille pour sa fortune, mais ils entendaient la dominer, trouver en elle une femme passive, malléable, absolument nulle. Leur instinct les avertissait que Laurence ne réaliserait pas cet idéal.
Voyant qu’aucun de ses projets n’aboutissait, Juliane eut recours à M. Hecquin, son conseiller ordinaire.
— Laurence est très difficile à caser, dit-elle, lorsqu’il l’eut assurée de son dévouement. Elle n’a d’autre atout dans son jeu que sa fortune. Elle n’est pas jolie, son caractère est bizarre, exagéré, déconcertant. Je n’ai jamais pu la plier aux usages du monde, lui apprendre à recevoir, à tenir un salon. Elle n’a aucune conversation, peu de grâce, nulle amabilité. Et sa timidité, qui pourrait faire excuser ces défauts, a toutes les apparences de la hauteur.
— Je vous trouve sévère, répondit M. Hecquin en repliant ses longues jambes, dont il était toujours embarrassé. Indépendamment des considérations d’amitié qui devaient forcément m’influencer en faveur d’une personne qui vous touche de si près, indépendamment, dis-je, de toutes ces considérations, j’ai pu étudier en toute impartialité votre belle-sœur et je trouve que c’est vraiment une jeune fille fort avenante. Peut-être, dans le monde, est-elle un peu réservée et farouche, mais elle possède des qualités solides que j’ai devinées assez vite, bien que sa modestie les cache. Car il ne faut pas croire que nous autres, banquiers, toujours absorbés par nos affaires, nous n’ayons ni le temps, ni le goût d’observer autour de nous la société, les hommes et même les jeunes filles, ajouta-t-il avec un rire satisfait.
— Vraiment, répliqua Juliane, un peu surprise, dites-moi donc ce que vous admirez en Laurence.
— Vous m’avez raconté les difficultés de sa vie et ses chagrins, reprit M. Hecquin d’un air pénétré. N’est-ce point une chose touchante de voir avec quel courage elle les supporte, sans qu’un mot de plainte lui échappe ? J’admire aussi son intelligence, sa vie si peu frivole, toute d’étude et de pensée. Oui, elle a un esprit supérieur et même… voyons, je cherche l’expression exacte… viril, c’est bien cela, viril.
Ce chaleureux panégyrique, prononcé par un homme d’ordinaire fort circonspect, étonna beaucoup Juliane. Mais, huit jours plus tard, comme elle parlait encore de Laurence à son vieil ami, s’informant s’il avait découvert pour elle quelque phénix, le banquier se troubla, hésita, et murmura enfin d’une voix étouffée :
— Croyez-vous que j’aie la moindre chance de me faire agréer par votre belle-sœur ?
Puis, ayant prononcé cette phrase étonnante, il demeura immobile, les yeux baissés, la main sur le cœur, dans l’attitude classique de l’amoureux transi.