Sa volonté devait plier bientôt sous la loi de la nécessité. Les difficultés de sa vie s’accrurent, en effet, jusqu’à devenir insupportables. Jadis, elle avait des moments de répit. L’humeur de son père, variable comme le temps, s’apaisait parfois. On pouvait alors, par des ménagements infinis et une soumission passive, éviter de nouveaux orages. Maintenant c’étaient des emportements quotidiens, sans aucun motif, de continuelles fureurs. Il devenait impossible de satisfaire cet être exaspéré, dont la volonté changeait d’heure en heure, qui donnait un ordre, l’oubliait et, peu après, s’irritait jusqu’à la folie de se voir obéi. Lassés de ses violences, les domestiques, au bout d’un mois de service, demandaient leur congé. Ursule se trouvait souvent sans personnel. Elle suffisait à tout, accomplissait sa tâche écrasante sans révolte contre son despote.

L’attitude de Laurence était différente. La tyrannie du colonel s’exerçait d’ailleurs plus durement sur elle que sur tout autre. Elle était son plus cher souci, sa plus grande affection ; mais, par un effet bizarre de sa maladie, il ne s’occupait d’elle que pour la tourmenter. Il voulait qu’elle fût parfaitement élégante, qu’elle renouvelât souvent ses toilettes : dès qu’elle lui réclamait de l’argent, il fulminait contre sa prodigalité. Il voulait que sa vie fût gaie, agréable. Il la contraignait d’accepter les invitations de Juliane, priait André de l’accompagner au théâtre : lorsqu’elle rentrait, il l’accusait de songer à se distraire alors qu’il se mourait. Brisée par ces éclats continuels, Laurence passait des nuits dans les larmes et le colonel lui reprochait comme un crime sa pâleur et ses traits tirés.

La jeune fille avait beau plaindre ce malade et l’excuser, elle était trop vive, trop indomptable, pour supporter avec patience ses injustices. Elle se défendait âprement, le bravait, l’affligeait par des paroles blessantes dont elle ne mesurait pas toujours la portée. Un soir, après une discussion pénible, Paul Dacellier dut s’aliter, terrassé par une de ces crises nerveuses durant lesquelles sa raison s’égarait. Laurence se sentit responsable de cet accès. Dominée par ses remords, elle se précipita vers le sacrifice longtemps refusé qui lui semblait maintenant nécessaire. Dès le lendemain, elle courut chez sa belle-sœur :

— Je cède, Juliane, lui dit-elle. Je suis pour mon père une ennemie, un danger. Le devoir et la pitié me chassent de la maison ; je n’y ai plus de place. Cherchez un mari pour moi, n’importe qui. Je prendrai le premier venu.

Juliane aimait à s’occuper des autres, à les protéger, à tenir dans ses mains les fils de leurs destinées. Aussi accepta-t-elle avec la meilleure grâce du monde une mission qui allait lui permettre de déployer toute son adresse et son tact mondain. Elle ne pensait pas, d’ailleurs, rencontrer de sérieux obstacles. La dot de Laurence était belle. Sa mère lui avait laissé trois cent mille francs que son père devait doubler en la mariant. Cette fortune avait de quoi séduire bien des familles, et Juliane, avec des airs négligents, ne perdit aucune occasion d’en confier le chiffre à ses amies. Bientôt, il ne se passa plus de semaine où elle ne donnât, en faveur de sa belle-sœur, quelque réception soigneusement préparée. Laurence s’y trouvait entourée d’une foule de jeunes gens, pauvres pour la plupart, mais infiniment distingués et d’une éducation parfaite. Ils étaient taillés sur le même modèle, corrects, élégants, beaux parfois. Mais ces visages, réguliers et mornes, n’avaient pas pour la jeune fille plus de vie qu’une gravure de modes ou une photographie dont on n’a jamais vu l’original. Elle les oubliait tout de suite et ne pouvait les reconnaître ni les discerner les uns des autres. Tous ces pantins lui posaient, avec la même politesse, les mêmes questions insipides. Elle répondait à peine, car l’art qui consiste à soutenir une conversation à l’aide de phrases toutes faites lui était étranger.

A la fin de ces mortelles soirées, elle aimait à se réfugier auprès de Gaston Noret. Lui, au moins, était simple et dépourvu de toute pédanterie. Elle pouvait lui parler sans s’imposer aucune contrainte.

— Oh ! cher ami, s’écriait-elle, est-il pire supplice que de chercher à se marier, de s’exposer comme une marchandise dans une vitrine, et d’attendre un acheteur ? Avez-vous vu, ce soir, tout ce lot d’épouseurs possibles ? Comment pourrai-je aimer aucun d’entre eux !

— Hé ! pourquoi pas ? disait le bohème, qui l’observait avec une indulgence amusée. L’amour n’est que l’accord soudain, inexplicable, de deux chairs qui se reconnaissent, on ne sait pourquoi, faites l’une pour l’autre. Cet accord peut se produire en dehors de toute sympathie.

— Que dites-vous ? J’aimerais mon mari, au moment de la volupté seulement, et je le haïrais le reste du temps ?

— Mais non, innocente ! car, du jour où vous aurez été heureuse entre ses bras, vous l’aimerez complètement et toujours.