— Quelle heure tardive pour rentrer ! Le concert est fini depuis longtemps, je pense. Où étiez-vous ?

— Mais, dit-elle, surprise, vous le savez bien, chez Juliane, et je venais vous annoncer la naissance du bébé.

— Diantre ! je n’y pensais plus ! Est-ce un fils ?

— Non, une fille.

— Bon, dit le colonel, dévorant sa déception, c’est aussi bien. Quelle satisfaction aurait pu me donner un garçon élevé par André ? Aucune. La petite ne sera pas mieux ; mais sur elle, du moins, je n’aurai fondé nulle espérance.

La bonne Ursule fut la seule à fêter dans son âme et sans oser le dire la naissance de la petite Monique.

IX

Le mariage ! le mariage !… même avec toutes sortes d’inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même sans amour, le mariage !

René Boylesve.

Laurence, cependant, tout en aimant Paris, désirait le quitter et voir cesser le supplice que son père endurait sans patience. Car il n’avait aucune place dans cette ville où nul soldat jamais ne le saluait plus lorsqu’il passait dans les rues, confondu parmi la foule, portant avec le sentiment d’un profond déshonneur le morne vêtement civil. Chaque jour, les longues promenades, imposées par le professeur Noveu, ramenaient infailliblement aux Invalides ou près de l’Ecole militaire ce chef inutile, rejeté de l’armée, mais qui ne pouvait vivre en dehors de son paradis perdu. Dans les premiers mois, l’ennui qui le dévorait le rendit sérieusement malade. Le colonel Arêle, avec son ingénieuse charité, vint au secours de cet être désemparé. Il le mit en rapport avec le directeur d’une jeune revue nationaliste. Paul Dacellier y publia chaque mois un long article de stratégie militaire où il étudiait les conditions probables de la future guerre, dénonçait l’insuffisance de notre artillerie, signalait le danger d’une invasion allemande par la Belgique. Le bonheur de servir encore par sa plume la cause qu’il aimait uniquement lui rendit quelque courage et, quand la fin de son congé approcha, Laurence s’étonna de le voir chaque jour mieux portant, plus gai, presque doux, transfiguré par l’espérance. Au moment où elle se réjouissait de cette résurrection, un événement inattendu la rejeta dans le malheur. Le ministère fut renversé. Le nouveau ministre de la Guerre appela auprès de lui, comme chef de cabinet, le colonel Douran. Or Dacellier, s’il rentrait dans le service actif, se mettait à la merci de son ennemi. Laurence eut de grands conciliabules avec Ursule et le colonel Arêle. Ils hésitèrent longtemps. Enfin, le danger leur parut si grand, qu’encore une fois ils eurent recours au professeur Noveu qui, sur leurs instances, imposa de nouveau à son malade six mois de repos absolu. Mais il lui promit vainement une guérison radicale pour prix de sa docilité ; le colonel se vit perdu. Le désespoir, agissant sur lui comme un poison foudroyant, réveilla sa maladie, et son cœur acharné, las d’une si longue lutte, consentit à la mort, la désira comme le seul remède qui pût guérir sa misère. Seul, son amour pour Laurence le retenait encore à la terre. Il s’inquiétait de la laisser sans autre appui qu’Ursule dont il appréciait le dévouement sans estimer beaucoup le caractère falot et faible. Par un préjugé assez commun, il croyait fermement que le monde est plein d’embûches pour une femme seule et qu’elle n’y saurait vivre respectée sans protecteur. André était trop insouciant pour veiller sérieusement sur sa sœur. La fortune que le colonel devait lui laisser, loin de le rassurer, l’effrayait plus encore. Saurait-elle gérer ses capitaux ? Ne se laisserait-elle pas, par bonté, par ignorance, conseiller par des incapables, dépouiller par des hommes d’affaires sans probité ? Il désira passionnément assurer son avenir, la voir, avant de mourir, mariée, heureuse, aimée. Il fit venir Juliane et la supplia de chercher au plus vite, parmi ses relations, un parti pour sa belle-sœur.

Laurence fut atterrée de ce nouveau caprice. Vainement Juliane lui représenta-t-elle que nul joug ne pouvait être plus pesant que celui de son père. La jeune fille le préférait à l’autorité de l’époux le plus bénévole. La tyrannie qui l’oppressait lui laissait malgré tout une certaine liberté. Sa chambre était un asile sûr où nul ne venait la troubler ; ses nuits lui appartenaient. Mariée, elle ne posséderait plus aucune retraite où son mari n’eût le droit d’entrer à toute heure. Il serait à ses côtés toujours, épiant ses pensées, envahissant sa vie, partageant son sommeil, son lit, sa chair. Il lui arracherait son dernier trésor : la solitude. Et, en échange de tant de sacrifices, il ne lui apporterait pas même l’amour. Elle se jura de conserver à tout prix son indépendance.