A huit heures, elle sonna pour demander son déjeuner. Peu après, M. Hecquin frappa à sa porte. Il entra, correct, poli, lui sourit sans amertume et s’informa de la façon dont elle avait passé la nuit. Peut-être avait-il conservé quelque illusion, quelque espérance ; mais Laurence se hâta de les lui arracher.

— Non, je n’ai pas dormi, je ne me suis pas couchée, dit-elle avec une précipitation brutale. Il me fallait réfléchir à beaucoup de choses. Voici ce que j’ai décidé : je prendrai le train tout à l’heure pour rentrer dans ma famille, car notre mariage ne repose que sur un atroce malentendu. Je ne pensais trouver en vous qu’un ami. Vous me l’aviez affirmé à plusieurs reprises. Oh ! j’ai peut-être eu tort de prendre vos paroles au pied de la lettre, je dois vous paraître bien folle. Les jeunes filles sont naïves et moi plus que les autres, je m’en aperçois aujourd’hui. Tout cela est très fâcheux, j’en conviens, mais je vous prie de m’épargner vos reproches, je souffre plus que vous.

Sa fureur grandissait. Sa voix se fit plus cassante.

— Oui, reprit-elle, moi seule porterai le ridicule et la honte de cette affaire. Voilà ma vie brisée en pleine jeunesse, pour toujours, et mon père me recevra durement, j’en suis sûre, et personne ne m’excusera. Pour vous, cette rupture est sans conséquences. A votre âge, vous ne serez pas tenté, je pense, de recommencer pareille expérience.

M. Hecquin demeurait impassible. Il écoutait dans une attitude songeuse et désintéressée. Toute sa physionomie restait fermée, mystérieuse et neutre. Il ne rougissait pas. Aucun muscle ne bougeait dans son visage. Ses yeux étaient baissés. Les regards flamboyants de Laurence venaient se briser inutilement contre ce visage rigide aux paupières closes. Elle avait l’impression de parler à un bloc de pierre. Et lorsqu’elle se tut enfin, épuisée, lorsque l’ivresse de la colère ne la soutint plus, elle se mit à trembler de tous ses membres.

M. Hecquin réfléchissait profondément.

— Mon enfant, dit-il enfin d’une voix posée, il me semble évident que pour juger sainement les choses de la vie il faut tout d’abord être en possession de son sang-froid. Or, vous avez pour le moment entièrement perdu le vôtre et je suis loin de vous en faire un crime. Mais moi je suis habitué à me maîtriser dans les circonstances les plus pénibles. Grâce à un effort de volonté, devenu purement mécanique par suite d’un long exercice, je ne perds jamais mon calme. Je puis donc affirmer, sans crainte d’être démenti, que j’ai toutes les qualités nécessaires pour juger le problème qui se présente plus lucidement que vous. Il se trouve que le contrat intervenu entre nous est entaché de nullité, par suite d’une clause interprétée différemment par les deux parties contractantes. Est-ce à dire que nous devons le rompre avec éclat ? Je ne le pense pas. Il me semble que nous pouvons, avec un peu de bonne volonté, nous entendre à l’amiable. J’ai eu le tort d’oublier mon âge et le vôtre : je me reconnais coupable et j’implore de vous l’oubli d’une minute d’égarement. Vous êtes trop généreuse pour me garder rancune. Ces questions sont trop délicates pour que nous les traitions autrement que par allusion. J’espère que vous me comprenez. Je me résume : je ne réclame plus de vous que votre estime, votre confiance ; je vous offre en échange un dévouement loyal, une affection désintéressée ; en un mot, je m’engage sur l’honneur à n’être jamais pour vous qu’un ami. Tout est-il bien ainsi et me pardonnez-vous ?

Laurence ne songea point à s’étonner de cette magnanimité surhumaine. Ce dénouement imprévu et si simple l’étourdit, l’engourdit à la façon d’une piqûre de morphine. Toutes les difficultés qui la tourmentaient se trouvaient aplanies, elle n’avait plus besoin de fuir ni d’affronter la colère de son père. Son cœur, tout à l’heure si agité, s’apaisait, s’abîmait dans une quiétude indolente que nul soupçon ne troublait. Elle serra de bonne grâce la main que son mari lui tendait, le laissa sceller d’un baiser paternel leur réconciliation. Mais elle n’eut pas une parole d’excuse pour cet homme admirable. Elle n’éprouva aucun remords de sa conduite envers lui. Laurence était facilement dure et injuste pour ceux qui ne lui ressemblaient pas. M. Hecquin étant vieux et placide, elle le crut incapable de souffrir d’une offense et se trouva très généreuse parce qu’elle lui avait pardonné.

Pourtant, lorsque après quinze jours de voyage elle revint à Paris, ce fut avec une conviction sincère qu’elle fit à son père l’éloge du banquier, vantant sa complaisance et la bénignité de son caractère. Elle se déclara contente de son sort. Le colonel, ravi de la revoir, parut au comble de la félicité. Il s’apprêtait, d’ailleurs, à se mettre en route pour Uriage, afin d’y faire une cure ordonnée par le professeur Noveu. Laurence, elle, ne se souciait pas de repartir, bien que l’arrière-saison s’annonçât comme admirable. Elle s’occupa d’aménager l’appartement qu’elle avait choisi rue de Vaugirard, rangea ses livres, s’efforça d’amadouer Royale Egypte qu’exaspéraient ces changements constants de résidence. Sa vie maintenant lui semblait douce et acceptable. La tranquillité toute nouvelle dont elle jouissait lui permettait de fournir un travail sérieux et suivi qui l’absorbait, l’arrachait à ses inquiétudes habituelles. Tout le jour, cloîtrée dans une grande pièce claire qui donnait sur le Luxembourg et dont elle avait fait son studio, elle écrivait des vers mystérieux qu’elle ne montrait à personne. Ces chants inutiles apaisaient son âme mieux que des larmes ou que les exhortations d’un ami. Elle trouvait en eux et dans ses lectures son pain quotidien, sa force, sa pauvre et magnifique joie. M. Hecquin n’insista pas pour qu’elle prît un jour de réception. Il la dispensa des visites et des présentations obligatoires, en la faisant passer, parmi ses relations, pour malade. Pourtant, la voyant toujours lire et écrire, il lui proposa de la mettre en rapport avec son jeune cousin, le poète Cyril de Clet, dont le nom commençait à percer dans les revues d’avant-garde et qu’il lui avait présenté le jour de leur mariage.

— Je crois qu’il serait pour vous d’un commerce agréable, lui dit-il. Il désire beaucoup vous connaître, car je lui ai parlé de vous, de votre culture qui, je me plais à le constater, est peu ordinaire pour une femme. C’est un esprit supérieur et admirablement doué. Je vous apporterai ses livres.