Il remit le lendemain à Laurence les deux recueils de vers publiés par Cyril. La jeune femme les ouvrit sans empressement, car elle aimait peu la poésie moderne. Tout de suite, cependant, le premier livre l’étonna. Une jeunesse impétueuse, enivrée d’elle-même et de toutes choses, perpétuellement soulevée par le délire lyrique, y chantait la beauté du monde. Le second livre, au contraire, était d’une étrange amertume. Il semblait qu’autour du poète, plein d’illusions et d’espérance, la terre se fût, en deux années, couverte de ruines. Déjà l’amour ne lui souriait plus que d’un sourire funèbre. La volupté s’était enfuie. Et sa joie, sa douleur avaient le même accent rude, violent, presque barbare. Laurence retrouvait dans ces vers l’écho de son propre cœur. Elle les lut, les relut bien des fois, mais ne témoigna aucun désir de connaître leur auteur. M. Hecquin n’insista pas pour le lui présenter.

Jamais époux ne montra plus de déférence pour les goûts, le caractère et les habitudes de sa moitié. Cette complaisance n’était pas sans mérite. L’incapacité absolue de Laurence comme maîtresse de maison, le gaspillage domestique qu’autorisait sa nonchalance, affectaient vivement cet homme économe, ordonné, méthodique. Dès le début de son mariage, la jeune femme se refusa catégoriquement à tenir un compte de ses dépenses. Elle se bornait à serrer dans un tiroir l’argent que son mari touchait pour elle ou lui donnait. Puis, lorsque sa caisse était vide, elle en avertissait M. Hecquin et le priait de la remplir. Ces demandes surprenaient toujours désagréablement le banquier. Trop timide pour oser faire aucune observation, il se bornait à regarder sa femme d’un air morne et consterné qui laissait deviner sa réprobation secrète.

— Eh bien ! quoi ? interrogeait Laurence, impatientée, mes dépenses sont-elles excessives, dépassent-elles nos revenus ? Dites-le. S’il le faut je n’achèterai plus rien.

— A quoi pensez-vous, ripostait vivement M. Hecquin. Grâce à Dieu, notre fortune est assez grande pour subvenir à toutes vos fantaisies. Je vous apporterai demain l’argent qui vous est nécessaire.

Car, dès que Laurence élevait la voix ou fronçait les sourcils, il pliait devant elle avec servilité. Il semblait craindre plus que la mort de lui déplaire, sans pourtant lui témoigner aucune affection. Leurs rapports cérémonieux étaient ceux de deux voyageurs que le hasard réunit un moment à une table d’hôte et qui, devant se quitter bientôt, échangent seulement des paroles de politesse banale. Après un mois de mariage, M. Hecquin, toujours pressé, et débordé d’occupations, ne rentra plus déjeuner chez lui, car la rue de Vaugirard se trouvait trop éloignée de ses bureaux, boulevard Haussmann. Il revenait le soir à huit heures, dînait avec sa femme et, le repas fini, épuisé de sa journée, se couchait aussitôt. Laurence se demandait parfois quelle place elle tenait dans cette vie que les affaires absorbaient toute, et ne pouvait comprendre pourquoi le banquier l’avait épousée. Un dimanche matin, cependant, en lui souhaitant le bonjour, il retint sa main dans les siennes, la baisa galamment.

— Savez-vous, mon enfant, s’écria-t-il d’un air ému, que ce jour est celui de mon anniversaire ? A cette date j’ai coutume chaque année de me recueillir et d’examiner ma vie. Elle ne m’a longtemps inspiré que des réflexions pénibles, presque désespérées. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; et je tiens à vous dire combien je me félicite de l’heureux événement qui a fait enfin cesser ma solitude et mis dans mon existence l’intérêt de votre jeunesse.

— Ah ! le pauvre homme. Il est content à peu de frais, songea Laurence, touchée néanmoins de cette déclaration inattendue.

Elle s’efforça pendant quelques jours d’être plus aimable ; mais elle n’éprouvait pour son mari ni tendresse ni estime.

— J’ai donc un cœur de pierre ? se disait-elle tout étonnée. Je devrais admirer sa bonté, sa délicatesse, lui être reconnaissante de la liberté qu’il me laisse. Mais vraiment, il n’est rien pour moi. Il m’est aussi indifférent qu’au premier jour et plus encore.

En effet, il lui fallait faire un effort pour penser à lui. Elle le regardait sans le voir, l’écoutait sans l’entendre. Bien souvent, le soir, lorsqu’il entrait chez elle, en pantoufles, en veston d’intérieur, elle se levait, sincèrement surprise, ne pouvant s’expliquer sa présence et ayant complètement oublié qu’il était son mari.