Ce soir-là, M. Hecquin, en rentrant, trouva sa femme étendue sur un divan, la tête dans ses bras. Elle leva vers lui un visage ruisselant de larmes. Il ne parut aucunement ému ni étonné de ce désespoir. Depuis quelques mois, elle pleurait si souvent !
— Mon enfant, lui dit-il, avec son flegme accoutumé, pardonnez-moi de vous troubler. Je n’ai pas à vous demander les causes de votre présent chagrin, encore moins chercherai-je à examiner avec vous si ce chagrin est justifié. Je craindrais de vous irriter. Mais je tenais simplement à vous dire que j’ai vu aujourd’hui votre belle-sœur Juliane et qu’elle m’a chargé de vous souhaiter le bonjour.
S’étant acquitté de cette commission intempestive, M. Hecquin se retira, laissant Laurence stupéfaite et indignée.
— Non, songeait-elle exaspérée, cet homme abuse, je ne saurais lui pardonner d’être à ce point grotesque. Ses façons cérémonieuses, ses déclarations ridicules cachent une insensibilité monstrueuse, je m’en aperçois aujourd’hui. O père ! où retrouverai-je, si tu me quittes, un cœur aussi grand que le tien ? Toi, au moins, tu n’aurais jamais vu couler mes larmes avec cette tranquillité. Peut-être me les aurais-tu reprochées, car ton amour est parfois cruel, mais c’est un admirable amour. Comme je préfère ta violence à la placidité de ce banquier ! Que m’importe qu’il soit de caractère facile. J’aurai toujours froid près de lui, je me sentirai toujours seule.
Bientôt elle prit l’habitude de dîner rue Vaneau. Le banquier, tout d’abord, prit son mal en patience. A la longue, il fut scandalisé de trouver sa maison toujours vide. Il hasarda une timide remontrance.
— Ma place n’est pas ici quand mon père se meurt, lui répondit Laurence.
M. Hecquin se tut. Dès le lendemain, il se réfugia chez Juliane qui, chaque soir, lui offrit l’hospitalité. Elle flattait sa gourmandise par des repas fins et succulents, le soignait, l’encensait, écoutait complaisamment ses doléances, approuvait ses griefs. Et l’époux humilié ne se lassait pas de blâmer avec elle les bizarreries de Laurence, l’exagération de son caractère, la violence de ses inquiétudes.
Malheureusement la jeune femme ne se trompait pas. Son affection était plus clairvoyante que la froide raison de ces gens tranquilles. Le colonel se mourait ; mais sa lente agonie pouvait se prolonger. Son état, si grave qu’il fût, demeurait stationnaire. Il semblait qu’un miracle seul lui permît encore de vivre, miracle déconcertant qui perpétuait sa souffrance sans la guérir, liait encore étroitement l’un à l’autre l’âme aiguillonnée du désir furieux de la mort, le corps débile et à demi détruit.
Un soir, Laurence, en entrant chez son père, s’étonna de ne plus trouver Consul couché à sa place ordinaire devant le feu. Le bon chien, depuis quelque temps, devenait aveugle, mais jamais son affection pour son maître n’avait été plus touchante. Il pleurait lamentablement dès qu’on l’éloignait du colonel, ne consentait à manger que près de lui. Etendu la nuit au pied de son lit, le jour contre son fauteuil, il ne le quittait plus. Lorsque le malade était plus souffrant, l’animal, agité, malheureux, se relevait à tout instant pour le caresser, témoignait une inquiétude étrange et presque humaine.
Dacellier surprit le regard de sa fille, cherchant son compagnon fidèle.