— Non, dit-il tristement, Consul n’est plus là, je l’ai fait abattre ce matin.
— Oh ! s’écria Laurence, sincèrement affligée, oh ! pauvre chien, pourquoi ?
— Allez-vous prétendre que j’ai été cruel ? dit le colonel avec un morne sourire. Je l’aimais autant que vous, mieux que vous. Mais encore quelques jours, il allait être tout à fait aveugle, le vétérinaire m’avait prévenu. A quoi bon le laisser souffrir ? Il est doux de pouvoir sauver de la douleur un être animé, fût-il ver de terre ou insecte. Et la mort est un bon remède.
Il se tut durant un moment assez court ; car il y avait des heures où sa détresse lui montait aux lèvres, où son cœur, trop comprimé par le sceau du silence, éclatait comme une plaie mal fermée sous l’effort du sang.
— Ah ! reprit-il d’une voix basse comme s’il se parlait à lui-même, ah ! s’il y a un Dieu, il faut convenir qu’il est impitoyable. Nous sommes devant lui comme ce pauvre chien était hier devant moi, aussi désarmés, aussi faibles. Abattus par la douleur à laquelle nous ne comprenons rien, nous implorons celui qui peut tout de nous délivrer. Hélas ! il ne tue que les heureux, laissant vivre les misérables. Il n’est jamais las de nous voir souffrir, et le plus étrange, c’est que les humains n’ont pas plus que lui pitié de leurs frères. Leurs lois permettent bien d’abréger la vie d’une bête qui souffre, non celle d’un homme. Si malheureux, si malade qu’il soit, le magistrat défend qu’on l’achève ; le médecin, ne pouvant le guérir, emploie toute sa science à le retenir sur la terre. On lui refuse le poison, l’arme qui hâterait sa délivrance.
Laurence couvrit son visage de ses mains avec un gémissement sourd. Voilà donc les pensées que son père remuait tout le jour. L’obsession du suicide était en lui. Il repoussait encore l’abominable tentation. Mais déjà sa volonté chancelait. Déjà il revendiquait la mort comme un droit. Et, certes, nulle loi humaine, nul amour humain n’avaient assez de force pour contenir, pour relever cette âme folle et désespérée. Il eût fallu le frein de la religion, les consolations, les espérances éternelles, l’amour d’un Dieu.
Laurence ne pouvait rendre à ce malheureux la foi qu’elle avait achevé de perdre depuis son arrivée à Paris. Elle voyait pour la première fois, avec une indicible épouvante, le dénuement absolu, l’inimaginable misère de cet être qu’elle adorait, et n’avait rien à lui donner. Toute sa tendresse, toute sa pitié ne lui suggérèrent pas une parole capable d’apaiser cette révolte. Elle éclata en sanglots déchirants.
Le colonel tressaillit comme un homme éveillé par un coup de tonnerre. Son cœur n’était point glacé, ni insensible. La flamme de l’amour paternel y brûlait encore. Ce malade si faible retrouva des forces pour consoler sa fille. Penché sur elle, il caressait de ses doigts diaphanes ce front où perlait une sueur d’angoisse.
— Eh bien ! murmurait-il, est-ce moi qui vous ai fait mal, pauvre enfant ?
— Ah ! s’écria-t-elle, en tordant ses mains désespérément, de grâce, ne dites pas que tout est fini pour vous, ne dites pas que vous voulez mourir !