Laurence et lui se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient tous deux de petite taille, nerveux, minces, d’aspect débile et volontaire. Mais tandis qu’on admirait tout de suite la figure irrégulière et caractéristique du colonel, on retrouvait sans plaisir chez sa fille les mêmes traits heurtés, le même nez légèrement écrasé, aux larges narines ardentes, la même bouche gonflée qui, non voilée par la moustache, apparaissait douloureuse et nue, trop saillante dans la maigreur des joues. Ils avaient tous deux des yeux d’un bleu profond, brûlants et sombres, une physionomie mobile, toujours bouleversée par un excès de passion, par une sorte de colère mal contenue. Mais l’intense expression qui seyait au masque mâle de Dacellier, semblait seulement étrange et presque choquante sur un visage de jeune fille.

S’étant levée, Laurence alla à la rencontre de son père, lui souhaita le bonsoir et lui tendit son front. Paul Dacellier l’embrassa, puis, la prenant aux épaules, il l’examina attentivement et dit avec impatience :

— Vous avez bien mauvaise mine, ce soir encore, Laurence : comment vous sentez-vous ? Avez-vous toujours mal à la gorge ?

— Non, c’est fini, tout à fait fini.

— Vous n’êtes pas sortie cet après-midi, j’espère ?

— Vous m’aviez défendu de le faire, répondit Laurence évasivement, car elle n’aimait pas mentir.

Le colonel n’en demanda pas davantage. Il était autoritaire, mais peu défiant, et n’imaginait pas qu’on pût seulement songer à enfreindre ses ordres. Ayant serré la main d’Ursule et caressé distraitement Consul, il prit place à table et le dîner commença.

Aucun des trois convives ne parlait, car Paul Dacellier semblait soucieux et les deux femmes respectaient son silence. Ursule Tampin, anxieuse, surveillait le service. Chaque repas était pour elle un supplice, car la moindre négligence, le plus léger oubli suffisaient à jeter son terrible cousin dans de folles colères. Elle eut un véritable battement de cœur, lorsqu’il ouvrit son œuf à la coque, qu’il ne trouvait jamais assez frais, ni cuit à point. Cependant, il ne fit ce jour-là aucune réflexion. Ursule commençait à respirer, lorsque brusquement elle vit le visage de Paul Dacellier se contracter et s’enflammer. Avant qu’elle eût pu deviner ce qui causait l’irritation du colonel, il se tourna vers l’ordonnance qui remplissait l’office de valet de chambre, et de cette voix retentissante que donne à tous les officiers l’habitude du commandement, il s’écria :

— Garçon stupide, avez-vous bientôt fini d’agiter l’air autour de moi en courant comme un dératé ? J’ai l’impression de dîner en plein vent, et quel vacarme ! quelle façon de marcher ! on n’entend que vous, vos pas ébranlent le plancher !

Figé à sa place, les bras encombrés d’assiettes, rouge jusqu’à la racine des cheveux, la bouche ouverte, les yeux dilatés, le coupable semblait changé en pierre. Pourtant, sur un signe d’Ursule, il se remit un peu. A reculons, il rentra dans l’ombre propice qui couvrait le fond de la salle, déposa sa charge sur le dressoir et de nouveau revint vers la lumière pour offrir du pain au colonel. Cette fois, il ne marchait plus, il dansait. Dressé sur la pointe des pieds, il effleurait à peine le parquet. Arrondissant ses coudes, il les élevait gauchement, comme s’il espérait voir ses bras se transformer en ailes et l’emporter au-dessus du sol. Laurence faillit éclater de rire. Ursule trembla, n’osant regarder son cousin. Par bonheur celui-ci ne remarqua rien, il venait de déplier son journal et oubliait son entourage. Le dîner se poursuivit sans nouvel incident.