Elle courait, elle fuyait cette douleur incorporée à ses os et qu’elle emportait partout avec elle. Elle avait des gestes désordonnés, comme un être dont les vêtements ont pris feu, dont la chair déjà brûle et qui se tord au milieu des flammes. Les servantes vainement s’empressaient autour d’elle, avec une compassion sincère. Repoussant leurs soins dérisoires, et sans interrompre sa marche, elle cherchait à rassembler ses vêtements. Sa femme de chambre qui la suivait, l’habilla presque au vol. Dès qu’elle fut prête, elle s’élança dehors, la tête baissée, pressant son manchon sur sa bouche, étouffant dans la fourrure profonde les gémissements qui lui montaient du cœur aux lèvres.
En entrant dans l’appartement du colonel, elle reçut dans ses bras une forme pitoyable :
— Ma chérie !… ce n’est pas ma faute, bégayait Ursule en sanglotant. Oh ! toutes les nuits… j’entendais à travers la cloison ses moindres mouvements… Dès qu’il souffrait, je m’éveillais. Et… cette nuit… Oh, mon Dieu !… J’ai pu dormir… dormir, tandis qu’il mourait…
Le contact de cette douleur si poignante et si vraie attendrit Laurence, lui arracha enfin un flot de larmes salutaires.
— Pauvre Ursule ! murmura-t-elle, n’ayez pas de remords… Nul ne pouvait le sauver de lui-même, car je l’ai tenté !… Et voyez…
Toutes deux, s’appuyant l’une à l’autre, pleuraient leur défaite et l’inutilité de leur amour. Et en pleurant, elles s’embrassaient. Ces effusions adoucissaient un peu leur commune souffrance. Puis, elles se dirigèrent vers la chambre du colonel. Laurence chancelait et tremblait de tous ses membres. Son imagination lui représentait encore l’horrible spectacle évoqué par la femme de chambre. Mais, depuis sept heures du matin, Ursule avait eu le temps de faire la toilette du mort. Dans la chambre aux rideaux fermés qu’éclairaient seulement deux bougies placées près du lit, il reposait sur les oreillers blancs, les mains jointes, un crucifix sur la poitrine. Des bandages épais recouvraient sa blessure. Une expression de calme extraordinaire et de suave humilité flottait sur ce visage, si inquiet, si sombre dans les jours de la vie. Les traits, jadis constamment bouleversés, étaient maintenant détendus comme par un vague sourire. Les paupières semblaient fermées par le recueillement sur un regard de lumière et d’amour. Peut-être, dans la clarté fulgurante de la dernière heure, l’âme avait-elle vu le ciel ouvert et s’était-elle envolée, radieuse, imprimant par pitié, sur sa forme terrestre, le signe de la paix pour rassurer ceux qui l’avaient aimée. Laurence s’émerveillait devant cette figure si douce. La pensée que son père, après un si long martyre était peut-être heureux, ranimait son cœur déchiré. Ursule subissait les mêmes impressions consolantes. Elles s’avouèrent d’un regard leur tremblante espérance. Et toutes deux agenouillées près du lit, souriaient à travers leurs larmes en répétant :
— Comme il est beau ! comme il est calme !
L’arrivée de Juliane et d’André les arracha bientôt à leur triste extase. Laurence ne put dominer un mouvement de recul lorsque son frère l’embrassa d’un air gêné, en prononçant quelques paroles vaguement compatissantes. En présence de la douleur qu’il niait, de la mort qu’il eût voulu pouvoir nier aussi, ce grand indifférent, effaré, désemparé, se figeait dans une attitude conventionnelle. Sa figure portait mal le masque de consternation qu’il y avait appliqué à la hâte. Dans cette chambre mortuaire, il avait l’aspect choquant et bizarre d’un être brusquement arraché à son milieu, jeté dans un monde nouveau dont il ne connaît pas les usages, où il évolue avec une circonspection maladroite. Déjà, fatigué de cette contrainte, il songeait au jour très prochain où il lui serait permis d’oublier.
Juliane, au contraire, semblait au désespoir. Elle pleurait, elle pleurait si fort, qu’un moment Laurence en fut touchée, s’étonna de lui trouver plus de cœur et de sensibilité qu’elle ne l’eût supposé. Mais la crainte de la réprobation du monde tourmentait seule la jeune femme. Un suicide dans sa famille n’était point chose avouable, elle se sentait humiliée et déshonorée.
— Oh ! chère, sanglotait-elle naïvement, en attirant sa belle-sœur dans le salon contigu à la chambre du colonel, oh ! chère, quel affreux malheur ! Avez-vous songé à recommander aux bonnes de ne point trop parler, de ne pas prononcer le mot de suicide ? Il faut éviter à tout prix que cela se sache.