Laurence lui tourna le dos, sans même lui répondre. Alors elle rassembla autour d’elle les domestiques, les remercia de leur dévouement, s’appliqua à leur démontrer, contre toute évidence, que la mort du colonel était due à un accident.

Ce fut elle qui remarqua la première l’absence de M. Hecquin. Nul, en effet, n’avait songé à le prévenir. Ursule s’était reposée de ce soin sur Laurence. Celle-ci, dans le bouleversement de sa douleur, avait plus que jamais oublié l’existence de son mari. Juliane, scandalisée de cette infraction au code de la politesse et des convenances familiales, se hâta d’envoyer André boulevard Haussmann. M. Hecquin ne se fit pas attendre. Il accourut, imposant et gourmé comme un maître des cérémonies. En entrant dans la chambre du mort, il fit avec ostentation un grand signe de croix. Ses longues jambes fléchirent, comme sous l’impulsion d’un ressort. Il s’agenouilla, se recueillit un instant. Puis, apercevant sa femme, prostrée au pied du lit, il alla vers elle, l’embrassa et murmura d’une voix étouffée, dont les intonations restaient savantes :

— Il était votre père, mon enfant, je l’aimais, par voie de conséquences, inéluctablement.

Il embrassa également Ursule et Juliane. Après quoi, satisfait de lui, certain d’avoir parfaitement accompli son devoir, il s’absorba dans ses pensées. Nul ne pouvait deviner, en étudiant sa figure rigide, s’il méditait tristement sur la mort ou si, déjà, oubliant le spectacle qu’il avait sous les yeux, il débrouillait en esprit quelque affaire compliquée, ou cherchait à prévoir les prochains cours de la Bourse.

A midi enfin, M. Hecquin, Juliane et André, épuisés de tant d’émotions, descendirent dans un restaurant voisin. Peu après, arriva le colonel Arêle, prévenu par dépêche. Sa présence fut pour Laurence une consolation. Lui du moins ne cherchait pas à adopter une attitude, et nul ne pouvait suspecter la sincérité de sa douleur. Ami incomparable, il avait perdu son ami ; chrétien, il tremblait sur le sort d’une âme qu’il savait si mal préparée à paraître devant son juge. Pour la première fois, ce grand résigné parut perdre tout courage lorsqu’il apprit que Dacellier s’était donné la mort. Il plia, il chancela sous cette croix trop lourde. Son regard clair et doux s’obscurcit, sa tête s’abaissa sur sa poitrine. Ses mains se joignirent dans un geste de détresse, refusant ce malheur sans remède et sans consolation. Touchée d’un chagrin si poignant, Laurence répéta alors à son vieil ami son dernier entretien avec son père, et la promesse qu’elle lui avait arrachée. Il l’écoutait attentivement et, peu à peu, retrouvait l’espérance.

— Dieu soit béni ! dit-il enfin en regardant avec tendresse le visage du mort, nous qui le connaissions, nous savons que lui, l’honneur même, ne pouvait renier un serment. Sa volonté ni sa raison n’ont eu aucune part à l’acte qu’il a commis, sans doute, dans un moment d’égarement, dans un de ces accès où il n’était plus maître de lui. L’Eglise ne lui refusera pas la sépulture religieuse, le crime du suicide ne pèse pas sur son âme.

— Ah ! gémit Ursule avec ferveur, ni ce crime, ni aucune faute. Il a trop durement souffert pour n’être pas dès maintenant pardonné.

Le colonel Arêle, plus éclairé, plus strict, hocha la tête en soupirant.

— Il convient de beaucoup prier, dit-il simplement.

Et, se tournant vers Laurence, il ajouta, avec un accent d’irrésistible supplication :