— Ne voulez-vous point le faire avec moi, chère enfant ?

Elle refusa d’un signe doux et inflexible. Jamais la religion ne lui avait paru moins consolante, plus amère. Elle était convaincue, comme son vieil ami, de l’irresponsabilité absolue de son père au moment du suicide. Mais, tout de même, il était mort sans sacrement, sans réconciliation, après des années de révolte. Selon le dogme catholique, son âme, sauvée peut-être au dernier moment par un acte d’amour, ne pouvait cependant entrer au ciel sans une longue expiation. Cette loi si dure épouvantait la jeune femme. Elle préférait croire qu’un Dieu sans exigence accueillait au delà de la mort les esprits délivrés sans leur demander aucun compte, et qu’il suffisait, pour avoir droit à toute une éternité bienheureuse, d’avoir vécu et cruellement souffert. Pourtant, elle ne vit pas sans émotion le colonel Arêle, s’agenouiller auprès du lit de son ami, avec une expression d’ineffable recueillement. Bientôt, attirée comme par un charme tout-puissant, elle prit place à ses côtés, s’appuya contre son épaule. Il l’entoura de ses bras. Et, tandis qu’il priait, subjuguée par une paix plus forte que sa douleur même, elle se reposait doucement contre ce cœur fidèle.

XIII

Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.

Ceux qui s’en vont s’en vont.

V. Hugo.

Dans l’après-midi, Laurence vit avec surprise une agitation fébrile s’emparer de toute sa famille. André sortait, rentrait à tout instant, commandait les lettres de deuil, réglait avec les pompes funèbres l’ordonnance des obsèques. Juliane, importante et affairée, télégraphiait, téléphonait, courait chez sa couturière, chez sa modiste, revenait en hâte pour dresser la liste des amis qui devaient être prévenus, s’inquiétait de n’oublier personne. Ursule l’aidait dans cette tâche, ressaisie peu à peu, malgré son chagrin, par les détails matériels de la vie. Indifférente à tout, Laurence ne vivait plus que pour pleurer et pour souffrir, sans vouloir quitter la chambre de son père. Elle restait au pied du lit, épiant avec attention cette figure impassible. Son immobilité, son silence lui étaient déjà familiers. Ce n’était pas la première fois qu’elle cherchait à comprendre un impénétrable secret. Maintenant que ces lèvres s’étaient fermées pour toujours, l’âme envolée lui échappait comme autrefois, pas davantage, et le mystère énorme de la mort ne lui semblait ni plus profond, ni plus horrible que celui de la vie.

Paul Dacellier devait être transporté à Sedan et inhumé dans le caveau de sa famille. Mais le service religieux fut célébré à Saint-François-Xavier. Malgré les prières d’Ursule, effrayée de sa prostration, Laurence voulut se traîner jusqu’à l’église. Dès l’entrée, elle défaillit, épouvantée par le formidable appareil du deuil et de la mort : les ornements sombres des prêtres, la nef tendue de noir, éclairée par la lueur des cierges, le catafalque énorme, écrasant de son poids la dépouille insensible qui, jamais plus, ne reverrait le beau soleil du monde. Bientôt, sur ce corps anéanti qui s’en retournait à la terre, les chants du rite catholique planèrent, implorant avec un effroi timide la pitié d’un Dieu vengeur. Ce furent d’abord l’Introït et le Kyrie qui, dans leur tristesse, gardaient encore un accent de confiance et de bénédiction. Puis le Dies iræ, implacable, évoqua les terreurs de l’enfer et du jugement dernier, arrachant à la paix du sépulcre un peuple d’ombres désolées, leur fermant toute issue, leur refusant toute espérance. Enfin, une voix qui semblait filtrer à travers les portes entr’ouvertes de l’éternité, s’éleva, douce et tremblante. La supplication du Pie Jesu sanglota longuement sous les voûtes, disant la détresse de l’âme solitaire tombée sans voile et sans défense entre les mains de Dieu. Laurence, torturée par ces chants, entendit à ce moment comme un appel qui, d’abord chuchoté à son oreille, vint retentir dans son cœur avec une violence affreuse. Son amour, sa pitié répondirent à ce cri pitoyable par un grand élan vers la mort. Impuissante, elle se débattait misérablement dans les liens de la vie, désirant les rompre pour rejoindre son père, plaider sa cause, l’assister, ou partager à jamais son supplice. Dans cette aspiration de tout son être vers l’éternité, ses forces lui manquèrent. Elle inclina sa tête sur l’épaule d’Ursule et la pria de l’emmener au plus vite, car elle craignait de s’évanouir. Elle eut encore la force d’ordonner par un signe impérieux à Juliane, à M. Hecquin, de ne pas la suivre. Et, se raidissant pour ne pas donner sa douleur en spectacle à tant d’indifférents, elle gagna furtivement, au bras d’Ursule, la porte de la sacristie.

La cérémonie s’acheva sans qu’elle reparût. M. Hecquin s’inquiéta de son absence. Mais déjà les personnes de la famille prenaient place au bout de l’église, attendant la foule des amis prêts à défiler. Pouvait-il se dérober aux poignées de main de ses honorables clients, venus tout exprès pour le saluer ? Il trouva bientôt le moyen de concilier ses devoirs sociaux avec sa conjugale anxiété. Ayant aperçu, derrière lui, son jeune cousin Cyril de Clet, il l’appela d’un signe, le pria d’aller voir ce que devenait sa femme, et si elle avait besoin de secours.

Le jeune homme, en entrant dans la sacristie, trouva Laurence assise près d’une grande table contre laquelle elle s’appuyait. Ursule, penchée sur son épaule, lui faisait respirer des sels. Elle ne parlait pas, ne bougeait pas. Par moments cependant, un bref sanglot soulevait sa poitrine, faisait trembler sa bouche. Son voile était levé. Sa tête pliait en arrière, entraînée par le poids du crêpe, et jamais Cyril n’avait lu une telle douleur sur un visage humain.

— Oh ! murmura Ursule tout éplorée, voyez dans quel état elle est, la pauvre enfant ! Et elle veut, malgré tout, prendre le train avec nous, tout à l’heure. Ce n’est pas possible. Voici trois nuits qu’elle passe sans sommeil, trois jours presque sans aliment. Elle ne pourra supporter le voyage. Dites-le-lui, monsieur, je vous en prie.

Dans son chagrin, la pauvre fille s’adressait à Cyril comme à un ami, et lui, violemment ému, se penchait vers Laurence, essayait de la convaincre, la suppliait de se laisser soigner. Elle l’écoutait vaguement, sans bien comprendre le sens de ses paroles, mais inconsciemment remuée par le timbre de sa voix chaude et affectueuse, par son regard plein de pitié. Si jalouse qu’elle fût de cacher ses douleurs, cette pitié ne la blessa pas, tant elle la sentit profonde, sincère et fraternelle. Plongée dans un rêve pénible, ignorant le lieu où elle était, si elle vivait encore, elle considérait en silence cette belle figure pathétique, inclinée sur son désespoir.