— Laurence, de grâce, écoutez-moi, gémissait Ursule. Vous ne pouvez faire ce voyage. D’ailleurs, à quoi bon partir maintenant. Le train de nuit peut vous amener demain à Sedan, assez à temps pour assister à l’inhumation. Vous aurez tout l’après-midi pour vous reposer, dormir un peu. Allons, ma chérie, c’est convenu, soyez raisonnable. Vous restez n’est-ce pas ? et je reste avec vous.

— Non ! balbutia Laurence avec effort, suivez… là-bas mon père… non, ne le quittez pas… qu’il vous ait avec lui… encore…; jusqu’au dernier moment… vous et le colonel Arêle… vous seuls l’avez aimé… vous deux seulement… et moi !…

Elle cédait cependant, consentait à rentrer chez elle, car elle se sentait trop malade pour lutter plus longtemps. Ursule, heureuse de sa docilité, voulut alors prévenir M. Hecquin. C’était à lui tout naturellement qu’incombait la tâche de rester auprès de sa femme et de l’accompagner la nuit dans son voyage. Mais Laurence refusa cette assistance.

— Non, dit-elle fermement, je ne veux personne. J’emmènerai ma femme de chambre, elle suffira. Que nul ne s’occupe de moi. Partez tous.

Ursule connaissait trop ce caractère pour oser insister. Soumise, elle s’en alla rejoindre la famille, après avoir confié sa cousine à Cyril qui s’était offert avec empressement pour la reconduire. Restés seuls tous deux, ils attendirent un moment dans la sacristie que les voitures de deuil se fussent éloignées. Puis, lorsque l’église fut vide, ils sortirent. Cyril, soutenant Laurence, la fit monter dans un fiacre qu’il avait appelé, et, donnant son adresse au cocher, il s’assit auprès d’elle. Prostrée sur les coussins, la jeune femme, vaincue par la fatigue, ne songeait plus à rien, ne souffrait presque plus. Cyril ne lui parlait pas respectant sa torpeur. Mais il s’occupait d’elle, arrangeait les plis de son voile, ouvrait la fenêtre afin qu’elle eût plus d’air, lui rendait son flacon de sels que ses mains défaillantes laissaient échapper. Il faisait tout cela simplement, avec un empressement calme. Même en un tel moment, sa présence étrangère ne semblait point importune à Laurence.

Lorsqu’il l’eut ramenée dans son studio, où tout de suite elle s’étendit en attendant que sa femme de chambre eût préparé son lit, il s’assit un moment près d’elle, regardant avec une tristesse profonde ce visage si affreusement ravagé par les larmes.

— M. Hecquin m’a prié de retenir un compartiment pour vous, dit-il. Je vais m’en occuper et je vous apporterai votre billet ce soir. Mais vraiment, il ne faut pas que vous assistiez demain à l’inhumation. C’est un moment si cruel !

Elle dit, avec le dur orgueil des désespérés :

— Je puis tout supporter.

— Non, vous ne pouvez pas, reprit-il avec douceur. Le coup le plus terrible est porté, c’est vrai, mais il vous a laissée plus que jamais faible et vulnérable. On supporte le premier choc du malheur, on se raidit au moment où la foudre tombe ; et puis, brusquement, il suffit, vous le savez, d’un chant désolé pour briser tout notre courage.