Elle écoutait, étonnée qu’un être si jeune pût avoir déjà une telle science de la douleur. Et elle eut tout à coup la vision funèbre du spectacle qui l’attendait le lendemain : le cimetière, la tombe ouverte, le cercueil dépouillé, descendu par des cordes dans ce trou béant, la dalle, retombant pour jamais sur l’être qu’elle avait tant aimé. Un frisson d’effroi secoua ses épaules et, au même instant, Cyril tressaillit légèrement, comme s’il avait lu dans ses pensées, vu ce qu’elle voyait.

— Ah ! dit-il avec une intense émotion, vous sentez bien, n’est-ce pas, que vous ne pourrez pas supporter cela ? Il ne faut pas que vous alliez demain jusqu’au cimetière. Ce n’est pas un manque de fidélité, croyez-le. Il est permis de ménager parfois son propre cœur. Dites-moi que vous n’irez pas.

Elle fut touchée de cette sollicitude délicate et pressante. Elle lui céda comme à un ami cher et sage, promit ce qu’il lui demandait.

Lorsqu’il l’eut quittée, elle se mit au lit et aussitôt s’endormit d’un sommeil de plomb. Elle ne s’éveilla qu’à cinq heures du soir, sonna sa femme de chambre et apprit que la comtesse de Clet, la mère de Cyril, l’attendait depuis trois quarts d’heure au salon, mais n’avait pas voulu qu’on la prévînt de sa présence. Laurence fut heureuse de cette visite : car maintenant que le sommeil avait réparé ses forces, que la source de ses larmes était tarie, qu’elle se retrouvait vivante, le cœur sec et horriblement vide, sa douleur lui semblait plus que jamais impossible à supporter. Et elle éprouvait une sensation d’étouffement, de morne terreur qu’accroissait encore la tombée de la nuit. Elle fit allumer toutes les lumières, s’habilla en hâte et, désireuse d’échapper à la solitude, courut au salon rejoindre Mme de Clet. Comme elle s’excusait de l’avoir fait attendre, la visiteuse, lui serrant les mains, protesta avec un accent de chaude sympathie :

— Je ne trouvais pas le temps long, au contraire. J’étais si heureuse de penser que vous dormiez, que pour un moment vous ne souffriez plus !

Très grande, mince, les cheveux tout blancs, mais l’allure jeune encore et infiniment élégante, elle avait les mêmes traits que Cyril, les mêmes yeux clairs et profonds, et elle attachait sur Laurence un regard exactement semblable à celui qui l’avait émue le matin : regard de pitié sérieuse, intelligente et désolée.

— Je vous apporte les places que mon fils a retenues pour vous, reprit Mme de Clet en s’asseyant. Il n’a pu revenir lui-même, car il a été appelé par dépêche auprès d’un ami de passage à Paris. J’ai voulu vous attendre, parce qu’il ne m’aurait pas pardonné de ne pas lui donner ce soir de vos nouvelles. Votre grand chagrin l’a vivement touché. Si vous saviez avec quelle émotion il m’a parlé de vous !

— Vous voudrez bien le remercier, dit Laurence un peu surprise. Je n’oublierai pas ce qu’il a fait pour moi ce matin. Le meilleur de mes amis n’aurait pu me témoigner plus d’intérêt, ni compassion plus délicate.

— Cyril est la bonté même, s’écria Mme de Clet dont le front, tout à coup, rayonna d’orgueil. Nul être n’est plus sensible à la douleur des autres et il aime à se dépenser autour de ceux qui souffrent. Tout jeune, il a vu de près le malheur, car j’ai passé par bien des épreuves, mais il était déjà mon appui. Je n’avais que lui, je lui confiais mes soucis, mes déboires, mes inquiétudes. Il savait me consoler, me rassurer. Il me raisonnait avec tant de tendresse, une sagesse si étonnante ! Aussi, malgré toutes les tempêtes qui ont soufflé sur ma vie, je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je possède un tel fils.

Elle s’interrompit, confuse, et rougit comme une jeune fille. Laurence, qui en ce moment avait un immense besoin de s’oublier, de s’intéresser à n’importe quoi, l’écoutait avec sympathie. Un sentiment profond la touchait toujours et elle admirait sincèrement ce grand amour maternel. Rassurée par son regard bienveillant, Mme de Clet reprit avec abandon :