— Seule, mais non, chérie, moins que partout ailleurs. Ici, j’aurai autour de moi tous mes souvenirs. J’irai, comme autrefois, visiter les pauvres, les malades. Je tâcherai de faire un peu de bien pour acheter la rédemption de votre père.
Pour cette âme pieuse et tendre, la mort ne rompait pas les liens des affections humaines. Le colonel disparu lui restait présent. Elle pouvait encore le servir, se dévouer à lui, et refaisait sa vie dans la prière, le regret et le sacrifice. Laurence enviait ce chagrin, doux et plein d’espérance. Pour elle, la douleur n’avait pas de sens. Elle était comme ces êtres qui, trouvant un jour leur maison, leur ville détruites, persistent à errer tristement au milieu des ruines, sans songer à chercher un autre abri.
Quand, après un court séjour à Paris, Ursule la quitta définitivement pour retourner à Sedan, son désespoir s’accrut encore. Pour fuir sa maison, ses souvenirs et l’obsession d’une même pensée, elle sortait presque chaque jour, de préférence lorsqu’il pleuvait, car le soleil lui faisait mal. Elle marchait longtemps sous l’averse, puis, lorsqu’elle était fatiguée, entrait dans une église, le plus souvent à Notre-Dame ou à Saint-Germain-l’Auxerrois. Bien qu’elle n’y priât pas, elle les trouvait accueillantes et douces. La maison de Dieu est un lieu d’asile, ouvert à tous, aussi hospitalier pour l’athée que pour le croyant. C’est le seul endroit où tout affligé puisse se réfugier, s’oublier, pleurer en toute liberté sans craindre d’exciter l’étonnement ou la curiosité publique. Prostrée dans une chapelle obscure, Laurence s’y attardait jusqu’à l’heure de la fermeture. Elle sortait à regret, hésitait longtemps encore avant de se décider à reprendre le chemin du retour. Rien ne l’attirait vers sa demeure. Nul être ne l’y attendait, guettant anxieusement son coup de sonnette, s’inquiétant d’un retard imprévu. Elle n’avait plus sur la terre aucune attache, aucun devoir, aucune entrave d’amour.
Lorsque le printemps revint, sa douleur changea de nature, prit la forme de l’accablement. Ne pouvant supporter l’aspect du ciel radieux, la douceur cruelle de l’air, elle ne sortait plus. Tout mouvement, toute action, toute parole lui coûtait un effort. Bientôt elle ne quitta plus son lit. Elle y dépérissait dans un ennui mortel et les médecins ne parvenaient pas à combattre la lente consomption qui la dévorait.
Juliane, en cette circonstance, se montra, comme à son ordinaire, parfaitement polie. Tous les jours, par tous les temps, elle venait passer un court moment auprès de sa belle-sœur. Aucune obligation mondaine, aucun plaisir ne pouvaient la détourner de ce devoir. Elle le faisait remarquer bien haut la première et, tout en s’admirant, elle prodiguait à la malade des encouragements, des conseils inutiles, toujours gracieuse et froide, aimable et sans pitié.
Pas plus que Juliane, Edith Albertaud ne comprenait le chagrin de Laurence. Le temps, le mariage avaient fait, de cette jeune fille au cœur délicat, la plus douce, mais la plus médiocre des bourgeoises. Elle considérait d’ailleurs la mort du colonel comme une délivrance pour son amie et lorsqu’elle venait la voir, après quelques vagues condoléances, elle ne lui parlait que de ses soucis pécuniaires, de son ménage ou du fils longtemps attendu qu’elle venait de mettre au monde.
Plus tendres, les Arêle s’occupaient de Laurence avec un inlassable dévouement. Le colonel, chaque semaine, venait de Morgins passer une journée avec elle. Mme Arêle, toujours cloîtrée dans sa demeure, de loin, par lettres, l’entourait d’une sollicitude maternelle. Tous deux, avec raison, s’inquiétaient bien moins de sa maladie que de sa misère morale, de son cœur désolé. Mais, pour que leur affection lui fût vraiment douce, il eût fallu qu’elle partageât leur foi. Les questions religieuses creusaient entre elle et eux un abîme. Ils avaient beau lui représenter la nécessité de prier pour l’être qu’elle pleurait et qu’ils croyaient soumis à une longue expiation : Laurence cherchait à repousser cette pensée qui l’accablait de douleur. Rendus inflexibles par la force de leur conviction, ses amis l’y ramenaient malgré elle. En dépit de leur charité, ils torturaient la pauvre âme qu’ils voulaient éclairer.
Trop malheureuse pour être juste, Laurence les accusa d’insensibilité. Elle déclara que les visites la fatiguaient, ferma sa porte au colonel Arêle et parvint même à décourager l’empressement de Juliane. Elle ne put se débarrasser si aisément de son mari.
Celui-ci, depuis qu’elle était malade, lui témoignait un intérêt inattendu. Absent toute la journée, il téléphonait deux ou trois fois pour demander de ses nouvelles. Il dînait au pied de son lit et, le repas achevé, luttait courageusement contre le sommeil pour lui tenir compagnie. Sa conversation excédait la jeune femme, car les grands problèmes de la vie et de la mort, qui seuls l’occupaient, inquiétaient peu cet homme pratique. L’avenir de la Russie était pour le moment sa seule préoccupation. Chaque soir, il prédisait à sa femme la ruine de l’empire des tsars. Distraite, elle le laissait parler sans lui répondre. Le banquier finit par s’irriter de ce dédain superbe.
— Je vois, ma chère enfant, lui dit-il avec une amertume qui la surprit beaucoup, je vois que tous mes pronostics vous paraissent incroyables ou fort exagérés. Pourtant, je ne vous exprime pas, soyez-en sûre, une opinion toute personnelle et préconçue. Pas plus tard qu’hier, je rencontrai à la Bourse un ami qui, revenant de Russie où il a passé cinq ans, a pu me donner sur ce malheureux pays des renseignements authentiques. Ses prévisions corroborent absolument les miennes. Il attend comme moi une révolution inéluctable. Si je m’inquiète si fort de tout cela, sachez-le, mon enfant, c’est à cause de vous. J’ai su mettre en garde tous mes clients contre un danger que je pressens depuis longtemps. Mais vous avez dans votre portefeuille trois cent mille francs de titres russes, soit le cinquième de votre fortune totale. C’est trop, beaucoup trop. Un gouvernement révolutionnaire peut renier sa dette et il ne vous restera dans les mains qu’une liasse de papiers sans valeur.