— Bah ! dit Laurence indifférente, je serai toujours assez riche.

M. Hecquin leva les bras au ciel.

— Assez riche ! s’écria-t-il avec un accent de tendre indulgence. Une femme qui, comme vous, ignore absolument la valeur de l’argent, ne sera jamais assez riche. Quand je vous aurai quittée, vous serez étonnée de vous trouver souvent gênée. Au reste, je ne voudrais pour rien au monde exercer sur vous la moindre pression. Mon devoir est de veiller sur votre fortune comme sur votre personne et de vous avertir de tout danger. Or, je vous le répète, l’avenir est noir, vos consolidés russes sont en bonne posture, le moment me semble bien choisi pour les réaliser.

— Eh bien ! c’est entendu, vous avez raison, vendez-les, dit Laurence que cette question ennuyait mortellement.

— Moi, les vendre ? mais ma chère, je ne le peux pas, s’exclama M. Hecquin, fort surpris. Je puis tout juste toucher les chèques que vous me signez chaque mois. Là s’arrêtent mes droits. Je n’ai pas qualité, bien qu’étant votre époux, pour agir en votre nom.

Le colonel, en effet, avait exigé que le contrat de sa fille fût fait sous le régime de la séparation de biens et Laurence crut discerner dans ces paroles un muet reproche.

— Vous savez bien, dit-elle timidement en tendant la main à son mari, que j’ai toute confiance en vous.

M. Hecquin soupira :

— Je l’espère, ma chère Laurence !

Ces quelques mots exprimaient un doute qui émut la jeune femme. Elle éprouva soudain comme un remords, en songeant aux affronts que son père et elle n’avaient jamais cessé d’infliger à M. Hecquin. Aussi, bien que le colonel lui eût recommandé de ne rien changer à la composition de son portefeuille, résolut-elle de suivre les conseils de son mari, espérant ainsi le flatter et réparer un peu ses torts envers lui.