— Je ne suis pas en état de m’occuper de mes affaires, dit-elle. N’y aurait-il pas un moyen qui me permettrait de remettre entre vos mains tous mes intérêts ? C’est ma volonté formelle, ajouta-t-elle, le voyant hésiter.

M. Hecquin sourit d’un air heureux.

— Rien de plus simple, puisque vous le voulez, dit-il. Vous n’avez qu’à me signer par devant notaire une procuration générale qui me donnera le droit d’agir en votre nom. Bien entendu, je n’userai de cette latitude qu’après avoir soumis à votre approbation toutes les opérations que je jugerai nécessaires. Et vous reprendrez cette procuration dès que votre santé s’améliorera.

— A quoi bon ? je serai toujours trop contente de ne plus m’occuper de rien, affirma Laurence.

Le lendemain, M. Hecquin revint déjeuner et prévint sa femme que, pour lui épargner toute fatigue, il avait, le matin même, convoqué son notaire qui devait venir à deux heures de l’après-midi. Laurence fut un peu étonnée de cette précipitation. Le banquier lui exposa de nouveau les raisons qui le poussaient à réaliser au plus vite les titres russes. Heureuse de terminer cette affaire, elle signa avec empressement la procuration que lui présenta le notaire et qu’elle ne voulut même pas lire, malgré l’insistance de M. Hecquin. Toute sa fortune, selon le désir du colonel, avait été déposée en compte ouvert au Crédit universel. Il fut convenu que, pour plus de facilité, son mari la retirerait pour la mettre dans un coffre à la même banque. Laurence approuva cette combinaison sans essayer d’en comprendre les avantages. M. Hecquin parut charmé de sa docilité. Dès lors il se montra plus gai, plus communicatif. La jeune femme se réjouit sincèrement d’avoir pu lui accorder, à défaut d’un amour impossible, cette preuve d’estime et d’absolue confiance.

XV

Les gens réservés ont souvent plus besoin que les gens expansifs d’entendre parler ouvertement de leurs sentiments et de leurs douleurs. Le plus stoïque est homme après tout, et se précipiter avec hardiesse et bonne volonté dans son âme solitaire, c’est souvent lui rendre le plus grand des services.

Currer-Bell.

Durant des mois, Laurence languit encore à demi privée de son âme qui, détachée de tout, morte au monde, flottait entre le ciel et la terre, tantôt prostrée sur une tombe, tantôt tournée vers l’infini, scrutant avec une curiosité avide le mystère de l’éternité. Peu à peu cependant, elle se lassa de cette vaine recherche. Au sortir des régions funèbres où elle avait contemplé tant d’épouvantables visions et d’effrayants fantômes, les images de la vie, de nouveau, lui parurent douces. Elle redevint sensible au rythme d’une belle phrase, rouvrit les livres qu’elle avait délaissés et, bientôt, recommença à se lever. Elle persistait à se confiner dans son appartement. Son mari la pressait vainement de partir pour la campagne ou la mer, elle s’y refusait obstinément, car elle s’indignait de revivre après un tel malheur.

Un après-midi, sa femme de chambre vint l’avertir qu’une personne inconnue la demandait, insistait pour être reçue, sans vouloir dire son nom. Après un instant d’hésitation, Laurence, intriguée par ce mystère, donna ordre d’introduire la visiteuse. Sa surprise s’accrut lorsqu’elle vit entrer dans son bureau une dame corpulente, empanachée, couverte de bijoux, dont les traits, ni la silhouette, ne lui rappelaient rien.

— Hé ! quoi, mignonne, Laurence, enfant, petite, m’avez-vous oubliée, ai-je eu tort de venir ? s’écria l’étrangère.